[Blog] Un Vegas qui me colle à la peau (Part 4)

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Résumé de l'épisode précédent : au terme d'un Day 3 en formes de montagnes russes émotionnelles avec plusieurs coups d'une intensité folle, Romain Lewis a réussi à atteindre pour la première fois les places payées du Main Event des World Series of Poker. Mieux, le Bordelais possède un très joli tapis qui lui permet d'espérer aller encore bien plus loin. Alors que l'écrémage va commencer, Romain regarde lui vers le haut...

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Matin du Day 4. 10 A.M. comme on dit de ce côté de l'Atlantique. Je vous passe le rituel matinal, aujourd’hui tout va trop vite. Plus d’un millier de rescapés ont eu le temps de souffler et de se reposer depuis la veille au soir. Le bonheur des centaines de shortstacks est rapidement interrompu par la réalité de la situation. Le plan survie a fonctionné mais ce n'était pas le plus difficile. Le plus angoissant peut-être mais pas le plus difficile. La prochaine étape, les prochaines blindes, les prochaines orbites : toutes occasionneront des pertes.

J’ai une pensée qui me tourne dans la tête. D'un côté, il reste 15% du field donc je pourrais me croire loin dans le tournoi ; sauf que de l'autre, si l'on raisonne purement en nombres d'heures de jeu, je ne suis même pas au tiers du parcours pour aller jusqu'au bout. C’est assez étrange. Je dois me défaire de cette pensée car elle est négative mais bon… je n’arrive pas à croire que je n'en suis potentiellement qu'au tiers de mon tournoi.

Lancers de pièces capricieux

J’arrive parmi les premiers à ma table. J’ouvre mon sac. La pression monte un peu. En l’espace de deux minutes la table se remplit, la motivante et iconique musique des WSOP résonne dans l'Amazon. Des "good luck" collectifs fusent autour de la table. De "véritables" sportifs se serreraient plutôt la main. Ici, on accepte que le destin de chacun soit intimement lié à celui de son voisin durant les prochaines heures.

Je ressens un petit soulagement en soulevant la première main de la journée : c’est une poubelle. Une main de départ qui mériterait d’y être jetée en tout cas. Puis la deuxième, la troisième et celles qui suivent. Je le vois comme un coup de chance. J’ai le temps d’analyser un peu le comportement de mes adversaires sans qu’eux ne puisse rien connaître de moi... avant d’être forcé à jouer ma première main.

Une grosse demi-heure vient de s'écouler soit l’équivalent d’une quinzaine de coups lorsque je reçois ma première premium de la journée. Le joueur en petite blinde décide d’abord de limper, puis de partir à tapis suite à ma relance. C'est parti pour le premier flip de la journée : une paire de 5 chez lui, As-Roi pour moi. Perdu. Mon adversaire sert fort son poing et lâche un petit cri de soulagement. Pour l’instant, son rêve est toujours en cours et il détient deux fois plus de points de vie que quelques minutes auparavant. Moi, il me reste des jetons, il faut que je re-plonge directement dans la partie.

Queue Payout

La file d'attente vers le payout en début de journée.

Difficile cependant de se lancer dans une partie lorsqu’on n'est pas invité à la fête. "Replonger" dans ce contexte-ci, signifie donc rester assis sur ma chaise, vérifier toutes les deux à six minutes si la main que je reçois est jouable, me dire que la jouer serait plutôt une mauvaise idée, redonner aussitôt les cartes au croupier et recommencer autant de fois que nécessaire. La plupart du temps, ce qui est cool dans un tournoi de poker c’est que les blindes augmentent assez vite et l'on se retrouve un peu obligé de jouer à un moment ou un autre. Ici, non. Certains lisent, d’autres observent simplement, beaucoup écoutent de la musique et ça papote pas mal. Je fais un mélange d'un peu tout ça durant les deux premiers niveaux de la journée avant de jouer, et perdre mon deuxième coup à tapis. Encore un flip. Mon adversaire n'avait que huit blindes mais ce genre de pot commence à coûter cher. Il me reste 20 blindes sur le nouveau niveau à 5 000/10 000.

Au-delà du dôme du tonnerre

On vient de m’annoncer que je dois changer de table mais je ne la trouve pas. On me dirige vers le fameux Thunderdome ESPN où se situe la table télévisée. Je lève un sourcil d’étonnement : non, quand même pas la feature table, avec qui m’ont-ils mis? Ah non, finalement c’est la table TV secondaire. Assez stylé. J’ai beaucoup regardé de poker télévisé sur cette table. J’espère seulement que si je bust ici, je passerai dans un des épisodes commentés par le légendaire Norman Chad, avec sa fameuse phrase mythique pour souligner l'élimination d'un petit jeunot : "He was just a kid with a dream."

Je reçois As-7 off en petite blinde et le joueur au bouton limp. Je n’ai pas d’infos, je fais le lâche et je fold. Avec dix-sept blindes, As-10 suité UTG, je fold. As-5 suité au hi-jack, je fold. Ce que je dis peut vous paraitre banal mais je me sentais presque gêné de jouer aussi tight. Ce n'est pas quelque chose que je fais souvent ! J’ai toujours opté pour l’aggression dans ce genre de situation mais quelque chose me retient de le faire sur ce tournoi.

J’ai cette voix qui se faufile à nouveau dans ma tête pour me dire que je joue trop serré et que, si je veux gagner ce tournoi, il va falloir que je prenne des risques. Mais l’autre voix, toujours présente, essaie de me rappeler que ce tournoi se joue beaucoup plus sur le potentiel craquage d’un futur adversaire que la propreté de mon jeu. La difficulté réside dans la rigueur et la patience ainsi que l’abandon de quelques situations théoriquement profitables. Difficile de lutter contre ce que l'on sait mais j'ai vu trop de craquages devenus mythiques sur ce tournoi que j’ai simplement envie de me donner le plus de chances possibles de me retrouver dans l’une de ces situations. Problème : personne n’a trop craqué contre moi en plus de trois jours de jeu. Pour l’instant.

Queen on the river

Romain Lewis Feature Table

20 blindes et toutes ses dents.

Les minutes passent et semblent plus longues qu'hier. J’ai l’impression de voir ma mort arriver lentement depuis cinq heures maintenant. Je n’ai pas encore connu de confrontation à tapis pour ma survie et l’irrationalité de mes pensées me donnent un faux sens de sécurité. "Je ne vais quand même pas perdre mon premier all-in couvert" est la pensée qui chemine dans ma tête lorsque je cherche du réconfort dans cette journée qui en offre peu.

Un joueur australien relance au bouton et je découvre A10 en petite blinde. J’ai beau jouer très tight depuis quelques heures, avec quinze blindes ici je n’ai qu’une seule option à mes yeux : risquer mon tournoi pour la première fois. "All-in." Le joueur en grosse blinde fold rapidement et trente secondes plus tard mon voisin annonce "OK, let's gamble," et paie avec As-5 dépareillé. Son call très "loose" est forcément une bonne nouvelle mais mon coeur se met à battre fort : la peur de sortir prend le dessus. À partir de maintenant, je ne peux que regarder : Roi-Valet-2 au flop avec un trèfle, pas de tirages flush possibles, c’est pas si mal. Le croupier tapote la table avant de retourner le turn.

Le cinq de trèfle.

Il n’y a que quelques secondes avant la river et si je n’améliore pas ma main, elles seront mes dernières sur ce tournoi. Six des huit joueurs à table lâchent de concert un sonore "Woooooooo !" en apercevant la cinquième carte : une Dame. Quinte Max. Double up. Je peux souffler, je peux sourire. Je suis chanceux. Le croupier me donne huit magnifiques jetons verts de 25 000 et récupère un peu de monnaie ; la partie peut reprendre.

La première main du reste de mon tournoi

Romain Lewis Feature Table #2

Joie contenue mais joie quand même.

Je reçois Roi-Valet premier de parole. En théorie, il faudrait passer cette main mais la combinaison entre mon image passive des dernières heures ajoutés aux stacks et profils amateurs dans les positions tardives m'incite à relancer. Ça fold rapidement jusqu’à la big blind, le joueur australien qui m’avait payé quelques minutes auparavant. Il défend rapidement et je floppe un monstre : Valet-Valet-5. J’ai brelan et il n’y a pas de tirages possibles. Je check d’une manière désinvolte en espérant trouver une turn qui pourrait apporter de l’action. Ce sera un 8. Il check, je décide de miser un quart du pot, soit moins que ma relance avant le flop, et au lieu de rendre ses cartes, il commence à prendre des jetons, puis un peu plus et me relance ! Excellente nouvelle. Je paie après 45 secondes de fausse reflexion. C’est dur d’estimer le meilleur temps à prendre avant de payer pour l’inciter à faire une bêtise sur la river, étant donné que chacun réagit différemment. Mais tout cela est de l'ordre du détail.

La river est un 2 complètement anodin. L’Australien check. J’ai l’impression qu’il abandonne un bluff. Ici, j’ai deux options : all-in (la taille du pot) ou miser un tiers. Je ne prendrais pas la même décision contre chaque adversaire mais ici je décide d’opter pour une petite mise. Il me regarde d’un air confus. "You have it right?," me lance-t-il. Je ne réponds pas. Je ne sais véritablement jamais quoi dire dans ces situations sachant que, si je suis en bluff, difficile de sortir quelque chose de stylé. Je décide donc de me taire, la punchline attendra. Un jour peut-être mais pas au Day 4 du Main Event.

Je ne bouge pas, je fixe même une carte sur le board simplement parce que Tom Dwan avait fait ça dans une mythique main de Poker After Dark. Je voulais tout faire comme lui à l’époque et j'ai donc gardé cette habitude. Après une grosse minute à soupirer, mon adversaire me regarde et finit par lâcher : "F*** it, I call." Pour la première fois de la journée, je retourne la main gagnante et passe au-dessus des 500 000 jetons, en profitant au passage pour récupérer mon premier jetons gris de 100 000. Une immense satisfaction résonne en moi. Après six heures de néant, atteindre la fin du Day 4 sonne maintenant comme une réelle possibilité.

Je ne le sais pas encore, mais les 14 prochaines heures de jeu seront d’assez loin les plus belles et les plus intenses de mes quatre années sur le circuit.

To be continued...

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Après une année 2018 exceptionnelle marquée par trois podiums WSOP, le jeune Bordelais n'a qu'un objectif : s'installer parmi les meilleurs joueurs du monde !

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