[Blog] Stratégie : quatre mythes déconstruits

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Actuellement au beau milieu d'une quête acharnée d'un bracelet aux World Series of Poker (déjà une demi-finale en heads-up et une finale en Deuce to Seven en dix jours : on vous raconte tout ici), Alexandre Luneau n'en continue pas moins de nous éclairer sur sa stratégie et le travail qui lui a permis de devenir l'un des joueurs les plus respectés du circuit. Dans cet article, Alexonmoon s'attache à détruire quelques mythes...

Tout le monde aime bien les principes stratégiques tout faits et faciles à retenir : ils peuvent grandement aider lorsque l’on est débutant. Le problème, c’est qu’ils peuvent aussi limiter votre progression et votre compréhension structurelle du poker.

Voici quatre de ces concepts/mythes que j’ai eu l’occasion d’entendre à de nombreuses reprises, notamment lors des tournois live Winamax que j’ai récemment disputés.

1/ « Si tu paies au turn, il faut payer sur la rivière. »

Variante : « Ta décision doit être prise dès le turn »

Probablement que les premiers joueurs à avoir formulé ce genre d’axiome étaient des amateurs de Limit Hold’em. Dans ce format, les mises et relances sont plafonnées: on aura donc toujours de meilleures cotes sur la rivière que sur le turn de par l’inflation du pot. Il est donc logique de très souvent payer sur la rivière après avoir payé le turn. Néanmoins, ne jamais abandonner sur la rivière était un leak assez évident chez pas mal de regs de l’ancienne école, qui ont tôt ou tard fini par en payer le prix.

Au poker, il faut toujours réévaluer sa situation : souvent, la rivière change le board et la façon dont les ranges interagissent entre elles. Certaines cartes vont tuer l’action. D’autres vont équilibrer les équités des deux ranges, voir même vous donner un avantage en termes de range. Et si vous êtes un Belge aux cheveux longs portant un logo W, vous pourrez aussi détecter une évolution des tells du joueur qui influera sur votre décision sur la rivière !

Vouloir prendre sa décision rivière dès le turn peut vous conduire à manquer des informations, et donc vous rendre exploitable par des bons joueurs. Néanmoins, je suis d’accord que cet axiome peut s’appliquer contre des joueurs faibles dans le cas d’un board très « figé » du style As-2-2-7 dépareillé. Mais même dans un tel cas, la théorie des jeux préconise qu’il faudra abandonner un certain % de votre range sur le turn et la rivière en fonction de la taille de la mise adverse, afin de rester inexploitable face à des bluffs.
 

2/ « Il n’avait pas la cote pour payer sur le turn ! »

Le concept de cotes au poker va bien au-delà des cotes directes (du genre « J’ai 9 outs sur le turn, j’ai besoin de 20% pour que le call soit correct. » Vous connaissez sans doute déjà les cotes implicites, qui nous permettent de payer sur le turn avec un tirage sans avoir la cote car nous pouvons gagner beaucoup lorsque nous touchons nos outs.

Mais il faut aussi prendre en compte le fait que dans un spot donné, vous ne jouez pas uniquement votre main, mais votre éventail de mains (la fameuse range) Cela signifie par exemple que même si vous manquez votre tirage couleur et que votre adversaire checke, vous avez sûrement encore des mains dans votre range justifiant un value bet ! Peut-être un tirage quinte qui serait entré, peut-être une paire moyenne qui trouve brelan, ou tout simplement une bonne top paire.

Si vous avez des mains avec lesquelles value bet, cela signifie, dans un jeu équilibré, que vous pouvez bluffer aussi des combos. Peut-être pas l’intégralité de vos combos de tirages couleur, mais juste assez pour équilibrer votre range de value bets.

Bref : vous pouvez bel et bien payer sur le turn avec moins d’équité qu’il ne vous en faudrait sur le papier, de par l’évolution du board sur la rivière, et l’inclusion de votre tirage dans une range globale.

3/ « Quand on est short-stack, il faut jouer serré dans les blindes »

Quelles sont les implications d’être short (c’est-à-dire avoir 10BB ou moins) ? Lorsque vous allez voir un flop en défendant votre blinde, vous allez réaliser votre équité* beaucoup plus facilement que si vous aviez beaucoup de jetons !

Le relanceur a normalement toujours un avantage de range contre le joueur ayant défendu dans les blindes : il va s’en servir pour miser sur un ou plusieurs des tours suivants, forçant la blinde à abandonner des mains postflop tout à fait légitimes (petite paire, deux overcards, etc) et l’empêchant donc de réaliser son équité.

La défense de blinde se base avant tout sur le price to showdown, en français le prix à payer pour aller jusqu’au showdown. La raison première pour payer avec une main inférieure en équité à la range du relanceur (moins de 50%) est la cote dont on dispose par rapport à la structure de la partie (ie. la hauteur des blindes et antes)

Le price to showdown est donc beaucoup plus élevé lorsque l’on joue deep que lorsque l’on joue short. En d’autres termes, être short vous permet donc d’aller au showdown pour beaucoup moins cher !

Prenons un exemple extrême : vous avez un stack de 2,2BB. Vous êtes de BB face à un min-raise du bouton (table de 8 joueurs, ante 0,1BB, la SB a fold). Vous avez 1BB à ajouter pour potentiellement gagner un pot de 6,1BB en vous retrouvant à tapis. Ici, le price to showdown est extrêmement faible : vous n’avez besoin que de 16% d’équité pour que le call soit correct (autrement dit, le call est correct avec une large majorité des mains que vous recevrez). A l’inverse, si vous aviez eu un stack de 100BB, et en estimant qu’il faut payer 12BB (estimation arbitraire prenant en compte flop, turn et rivière) pour aller au showdown, vous auriez eu besoin de 44% d’équité pour que la défense de blinde soit correcte** !

En résumé : il y a d’autres options que le push or fold avec moins de 10BB !

* Réaliser son équité = Grosso modo, gagner la part du pot « qui vous est due », par exemple gagner le pot 30% du temps lorsque vous avez 30% de chances de le gagner.)
** Dans cet exemple, on peut en réalité jouer un peu plus loose que la cote ne l’exige, car on va payer avec des mains qui ont plus de 50% contre la range du relanceur, ce qui augmente l’équité de nos mains les plus faibles.

 

4/ « Ce play est EV+ de toute façon, donc ça va »

On pourrait penser que tant que les décisions que l’on prend ont une espérance de gain positive (ie. sont EV+), tout se passe. Hélas, ce n’est pas vraiment le cas.

Il peut se produire tout un tas de scénarios où, dans un spot donné, vous avez le choix entre, disons, quatre décisions qui sont toutes EV+ (check/check sur le turn, check/min-raise, check/raise 3x, etc). Si vous prenez la décision la moins EV+ parmi toutes ces décisions EV+, vous perdez bel et bien de l’argent ! Il est important de toujours comparer l’EV de toutes les décisions et de prendre la meilleure, et non pas de juste prendre une décision EV+.

Gardez aussi en tête que le poker est un jeu « multi-street » : prendre deux décisions EV- sur le flop et le turn avant de prendre une décision EV+ rivière n’est pas suffisant. Exemple : un c-bet flop, puis un bet turn avec une main qui ne devrait pas être utilisée pour ça, car vous pensez que votre adversaire va fold trop souvent sur la rivière face à un troisième barrel.

Pensez aussi aux implications pour votre range : un gain d’EV quelque part peut vous faire perdre une quantité d’EV supérieur à un autre endroit. Exemple : avec les nuts au turn et beaucoup de profondeur, vous optez systématiquement pour le check/raise, sans jamais choisir le slowplay. Du coup, vous vous exposer à un overbet très cher sur la rivière les fois où vous choisirez autre chose que le C/R, vous faisant perdre beaucoup d’EV au passage.
 


Alexonmoon

En ligne, il a affronté, et battu les meilleurs joueurs du monde dans toutes les variantes imaginables, pour des enjeux stratosphériques. Au sein du Team Winamax, l’objectif d’Alexandre Luneau est clair : faire la même chose en tournoi live… et s’emparer d’un bracelet de Champion du Monde !

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