[Blog] Retour sur un duel plus compliqué que prévu

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De par mon bagage technique et l’application constante de la game theory dans mon jeu, on me donne souvent l’image d’un joueur mécanique, froid, voire même « robotisé »… Néanmoins, et j’ai souvent l’occasion de le dire, comprendre la technique permet en réalité d’élaborer des stratégies plus avancées et spécifiques (« exploitantes », donc à l’opposé du fameux jeu « GTO ») contre un joueur donné. Il est plus facile de dévier d'une stratégie équilibrée si l'on a bien bossé la technique en amont !

Je vais prendre pour exemple un duel où j’ai adapté mon jeu de manière extrême, avec une stratégie très précise en tête… Mais où les choses ne se sont pas très bien passées pour moi ! C’était lors des demi-finales du tournoi de Heads-Up à 10 000$ des dernières World Series of Poker.

J’aborde ce duel en pleine confiance : j’ai beaucoup travaillé mon jeu en HU juste avant d’arriver à Las Vegas, et je viens d’enchaîner les victoires dans ce tournoi contre des adversaires coriaces comme Kevin Rabichow (un des coachs du site RunItOnce et grand spécialiste du heads-up sur les site en .com) ou Adrian Mateos, la jeune terreur du circuit European Poker Tour. Contre eux, tout s’est passé parfaitement : le run good, comme on dit. Je ne parle pas spécialement de coups à tapis préflop ou de bad beats infligés, mais plutôt de phases où tous mes bluffs ont fonctionné, et où tous mes value bets ont été payés. C’est aussi ça, le good run !

Arrive donc cette demi-finale contre un joueur du nom de John Smith. Américain, vous l’avez deviné. Un vétéran de la guerre du Vietnam, un senior qui semble avoir beaucoup d’expérience, si l’on en croit son palmarès sur Hendon Mob : il jouait déjà les WSOP alors que je commençais à peine à marcher !

En abordant ce match, mes a priori sont les suivants : 1/ mon adversaire aura des tendances exploitables et 2/ il ne va pas jouer à l’équilibre dans la plupart des spots. Pourquoi ? D’expérience, on sait que la grande majorité des joueurs affichant un profil similaire (60 ans ou plus, une longue carrière au poker) ont une approche du jeu plutôt prudente et conservatrice.

En plus de ça, une petite discussion avec des membres du staff Winamax qui avaient un peu suivi ce John Smith durant les matches précédents m’ont confirmé que mon impression initiale (somme toute banale) était validée par les quelques showdowns qu’ils avaient pu voir.

Je décide donc d’aborder ce duel contre John Smith avec une stratégie très exploitante afin de maximiser mon edge. Dans les grandes lignes, cela donne le plan de jeu suivant :

Je l'ai dit, j'entame ce match avec confiance. Mais après quelques dizaines de minutes de jeu, je commence à me poser des questions. Les fréquences d’agression et de fold de Monsieur Smith ne sont pas celles auxquelles je m’attendais. Dois-je m’adapter immédiatement ?

Il est assez facile d’ajuster son jeu préflop : quelques mains suffisent pour tirer des conclusions. Là, Smith joue beaucoup plus loose que prévu… J’adapte donc rapidement ma stratégie préflop. En ce qui concerne le jeu postflop, je n’ai pas observé de showdown incohérent, mais il ne me semble pas enclin à folder beaucoup, au contraire : il mise souvent, et relance mes mises aussi souvent.

Une possibilité bien réelle : il est en plein rush. Dans ce cas, ajuster son jeu ne serait pas la solution idéale. La question pour moi est de déterminer ce qui est le plus probable entre ces deux propositions : John Smith est-il en train de toucher beaucoup de jeu, ou joue-t-il différemment de l’idée que je m’étais faite ?

A chaud, j’ai décidé que la première solution était la bonne, et ai donc continué avec la même stratégie postflop.

Malheureusement pour moi, le reste du match s’est poursuivi dans le même sens, et ce ne fut vraiment que vers la fin du duel, peu de temps avant mon élimination, que j’ai réalisé que le style du mystérieux John Smith était à l’opposé de ce que j’avais prévu : une stratégie de « maniac », ne jetant jamais ses cartes et bluffant énormément. Il avait un style très exploitable que j’aurais pu la contrer parfaitement, avec la bonne stratégie.

Revenons sur les deux plus gros pots de ce match.

1/ Avec J8, je relance au bouton du minimum. Smith me 3-bet (6 fois la BB), je paie.

Flop : K85

Il c-bet la moitié du pot, je paie.

Turn : K

Il fait tapis, pour à peu près la taille du pot. D’expérience, personne ici ne mise son tapis sans que sa range de bluff composée d'autre chose que des tirages couleur : on ne voit pas de bluffs à nu avec des mains comme J9, à part chez des joueurs amateurs très agressifs. Je le mets donc sur cette range approximative (la réalité est sûrement différente face à un profil sortant de l’ordinaire, mais il faut bien faire des suppositions) :

-Toutes les paires entre 88 et AA
-AK, AQ, AQ, AJ, AJ, KQ, KJ, QJ, QJ
-9-8, 7-6, 10-8 de n’importe quelle couleur
-T9, J10, J9, Q10, 97

Contre l’ensemble de ces mains, mon équité avec ma paire de 8 (kicker Valet) est de 23%. Mais gardez en tête que certains joueurs ne feront pas tapis avec TOUS les semi-bluffs que j’ai listés ci-dessus. Contre la majorité de la population de ce tournoi à 10 000$, j’ai sûrement moins que 23% !

Pour qu'un call sur le turn soit profitable, les mathématiques me disent qu'il me faudrait 33% d'équité avec ma main contre sa range. Et il faut aussi garder en tête qu’il s’agit d’un Sit&Go : je peux abandonner un tout petit peu d’équité si je pense avoir un  bel edge contre mon adversaire.

Difficile, donc, de payer ici, sauf si le joueur en face est assez aggro pour faire tapis avec des mains comme QJ.

Après coup, je reste content de mon fold. Si ma mémoire est bonne, il m’a montré 109.

2/ Avec Roi-Valet, je relance au bouton du minimum. Smith me 3-bet (5 fois la BB), je paie.

Flop : QJ2.

Il c-bet la moitié du pot, je paie.

Turn : A

Il fait tapis pour un peu plus de la moitié du pot. Le spot est donc assez similaire à celui que je viens de raconter !
Supposons une range approximative :

-AA, QQ, JJ, AK, AQ, AJ, QJ  pour la value
-10-9, 108, 98, 87, 65, 97 en semi-bluff

Face à cette range, j’ai 23% d’équité. Pour qu'un call soit profitable, il me faudrait 28%.

Encore une fois, pour qu’un call sur le turn soit bon, il faudrait donc que mon adversaire fasse tapis avec des mains sans équité, comme 77 ou 87. Et ce sont des choses que je n’ai jamais vues, ou presque, dans ma carrière.

Ainsi, j’abandonne encore une fois, sans états d’âme non plus. Il me semble qu’il avait… une paire de 4 !

Mes regrets sur ce duel : plusieurs petits pots sur lesquels Smith m’a outplay, ce que j’aurais sans doute été capable d’éviter si je m’étais ajusté plus vite. Avec plus d'infos sur son style de maniaque, la deuxième main aurait pu devenir un call... Je pense également avoir fait une erreur de taille en n’allant pas consulter toutes les mains reportées par le coverage officiel des WSOP au cours des matches disputés par Smith. Face à un profil sortant de l’ordinaire sur un tournoi sortant de l’ordinaire, et avec autant de temps pour me préparer, j’aurais dû pousser un peu plus loin mes recherches. Ce n’est pas tous les jours qu’on dispute une demi-finale d’un Championship des WSOP !

Bravo en tout cas à John Smith. Dommage que derrière il n’ait pas gagné en finale : l’histoire aurait été encore plus belle !


Alexonmoon

En ligne, il a affronté, et battu les meilleurs joueurs du monde dans toutes les variantes imaginables, pour des enjeux stratosphériques. Au sein du Team Winamax, l’objectif d’Alexandre Luneau est clair : faire la même chose en tournoi live… et s’emparer d’un bracelet de Champion du Monde !

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