[Blog] L'été où tout a basculé

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Romain Lewis

[Note de la rédaction : Oui, le blog précédent de Romain appelait une deuxième partie, mais elle attendra un peu. Pour l'heure, place aux WSOP 2018.]

Dans les semaines qui ont suivi mon magnifique été du côté de Vegas [860 000 $ de gains, neuf places payées dont trois podiums WSOP, NDLR] on me posait sans cesse la même question : « Ça y est Romain, tu es redescendu ? Ou tu es toujours sur ton petit nuage ? » J’avais beau comprendre le sens de la question, je ne savais jamais quoi répondre. Je me contentais souvent de hocher la tête avec un sourire gêné avant de répondre : « Pas tout à fait. Je suis bien là-haut ! »  Entre vivre sur ce petit nuage gonflé d’énergie positive, entouré de bonnes ondes et des personnes que j’aime et redescendre « sur terre », où la vie serait a priori plus difficile, mon choix est vite fait ! D’ailleurs, cela fait bien plus de deux mois que j’y suis sur ce nuage. Ma mamie a beau me rappeler que ça ne va pas durer toute ma vie, j’ai quand même bien envie que ça continue le plus longtemps possible. Après tout, si je m’imagine sur un nuage toute ma vie, personne ne pourra me faire redescendre !

Objectif, je réécris ton nom

Reprenons depuis le début, au mardi 5 juin. Si cette journée marquait le top départ officiel de mes WSOP, le travail avait déjà commencé bien avant. Après avoir mis beaucoup d’effort dans la préparation mentale, j’ai redéfini quelques mots qui étaient pour moi primordiaux. « Objectif » était le premier. Bizarrement, dans ma tête, un objectif non réalisé correspondait à une défaite. Un objectif devait donc toujours être largement réalisable, afin de ne pas me décevoir. Repenser ce mot en me fixant des objectifs plus difficilement atteignables fut un déclic. Personne ne m’en voudra d’être ambitieux. Voici quelques-uns de ces objectifs (purement axés poker) qui me semblaient vraiment trop optimistes.

Atteindre deux finales WSOP. Je me souviens du moment où j’ai écrit cela, de cette voix au fond de moi qui me dit : « Mission impossible. » Mais après tout pourquoi pas ! Alors oui, c’est un peu result oriented, mais en inscrivant « trois finales WSOP » dans mon bilan de l'été, je comprends l’importance de se fixer des limites qui peuvent paraître irréalistes. Je pensais que faire deux finales était impossible. J’en ai fait trois.

Réaliser 33% de places payées durant mes 40 jours de compétition. J’avais d’abord commencé par écrire 25%, puis 30% et j’ai fini par grimper jusqu'à 33%. Cet objectif précis m’a donné la motivation d’être appliqué et concentré à 100% sur les plus petits buy-ins et m’a bien aidé pour mon tout premier deep run, sur un tournoi à 1 500 $. Résultat des courses: 9 places payées en 24 MTT (re-entries compris) soit un beau résultat de 37.5% d’ITM. Contrairement à ce que je pensais, cet objectif était donc bel et bien réalisable. Aurais-je eu le même taux d’ITM sans avoir clairement écrit ce chiffre sur papier quelques semaines auparavant ? Même si j’ai du mal à savoir pourquoi, je ne pense pas. Il n’est pas toujours facile de rationaliser le travail mental et de savoir ce que cela nous apporte… jusqu’au moment où on finit par comprendre. Et c’est vrai aussi bien dans le poker que dans la vie.

Le départ rêvé

Romain Lewis TF 1

Retour au Rio et ce premier tournoi WSOP de l’année. Je me retrouve au dinner break du Day 2 en plein deep run avec Arthur Conan (qui jouait d’ailleurs le tout premier tournoi WSOP de sa vie) et on s’imagine déjà en train de se la croustiller en TF ensemble. Ça aurait été la vraie belle histoire ! Lui et moi faisons partie (avec Ivan et Adrien) des « nouveaux » joueurs français qui écument le circuit depuis un petit moment, et on s’entend très bien. On s’entraide quand on peut mais, surtout, on suit un parcours très similaire et ça nous rapproche. Aller loin dans un tournoi ensemble est toujours un vrai plaisir. Si lui n’a malheureusement pas eu le dernier petit coup de pouce nécessaire pour l’amener en table finale, le rêve était bien et bel possible.

Avance rapide au Day 4. Il ne reste plus que six joueurs et le résultat est déjà fabuleux. Après avoir été short stack pendant presque toute la finale, je prends ma deuxième place comme une réelle victoire. Pour mes impressions détaillées, je vous renvoie vers l’interview réalisée juste après avec l’ami Tapis_Volant, disponible ci-dessous.

À ce moment-là, avec cette première finale et presque 200 000 $ dans la poche, j’avais déjà coché quelques cases sur la grille de mon été et m’étais assuré un super Vegas. Mais ce que je ne réalisais pas, c’est à quel point ce résultat allait faciliter mes prochains tournois. Je savais qu’il fallait que je travaille quotidiennement mon état d’esprit pour mieux me préparer avant chaque tournoi et ne pas me croire en roue libre. Mais c’est dingue comme il est plus simple de jouer au poker dans ces conditions, en étant totalement libéré ! Le lendemain, je reprenais avec un tournoi fullring à 5 000 $, le surlendemain avec le Millionaire Maker et me voilà back in the business. L’accomplissement de l’avant-veille n’était plus que dans un coin de ma tête et le plus important était à venir. Trente-cinq jours de compétition, d’autres tables finales à aller chercher et surtout ce bracelet dont tout le monde rêve.

Carnet, caméras, coupure

L’une des tâches les plus importantes que je m’étais fixé sur ce Vegas était de remplir un « carnet d’erreurs ». Après chaque tournoi, je m’obligeais à marquer un ou deux spots où je pensais avoir commis une erreur, pour travailler ces points par la suite. J’ai appris à reculer d’un pas, prendre sur moi et ne pas chercher à défendre mes plays à tout prix. Je dois accepter que je n’ai pas toujours les bonnes réponses dans toutes les situations et me servir de mes moments de doutes pour mieux avancer.

Forcément, il est beaucoup plus facile de faire ce travail quand le résultat financier est déjà bon. Je me souviens m’être vraiment énervé contre moi-même après avoir fait un call très moyen avec top pair dans un pot à 130 blindes en fin de Day 1 du Monster Stack, quelques jours après ma seconde place. Ce n’était pas le coup en lui-même qui m’énervait, mais mon incapacité à revenir sur mes objectifs le matin même. Tout se déroulait trop bien jusque-là et j’étais trop pressé de remonter une tonne de jetons. Je savais en me réveillant le lendemain que c’était finalement bon signe qu’un coup m’affecte autant. J’avais l’esprit tourné à fond vers la compétition.

Guillaume Diaz - Romain Lewis - Patrick Bruel WSOP

Mon prochain test mental était mon nouveau passage devant les caméras de Dans la tête d’un Pro, sur un tournoi aussi prestigieux que difficile, un 5 000 $ 6-max. Je sais que l’année dernière, d’une manière ou d’une autre, les caméras m’avaient affectées. J’admire la série depuis des années et c’était vraiment important pour moi de bien figurer. Tellement important que j’avais peur de commettre des fautes. Depuis, j’ai appris que c’est justement en ayant peur de commettre des erreurs que je déjoue. Il est normal d'en commettre et c'est justement comme cela que l’on peut essayer de les repérer et de s'améliorer.

Je suis très satisfait de l’expérience cette année. J’avais l’esprit clair, mes décisions étaient rationnelles et l’impact des caméras se faisait plus ressentir pour mes adversaires que chez moi. Fin de l’aventure en 45e place (après notamment un passage sympa à la table de Guillaume et Patrick, voir ci-dessus), pour un peu plus de 10 000 $. Un bon deep run pour la série et un beau relais transmis à Guillaume pour les dernières tables. De quoi monter quelques beaux épisodes. Encore un point positif à tirer de ce Vegas !

Il n’était pas facile de prévoir un break durant ces WSOP car les tournois sont tous magnifiques. L’an passé, j’avais seulement pris quelques jours par ci, par là, mais jamais quatre ou cinq de suite. Cette année, j’avais envie de faire une vraie coupure loin du Strip, pour reprendre ce marathon plein d'énergie. Hop, quatre jours à Solana Beach chez mes cousins près de San Diego et je revenais encore plus motivé qu’avant, avec de nouveaux objectifs pour la deuxième moitié du séjour. Difficile d’évaluer ce que rapporte une longue pause mais croyez-moi, pour quelque qui reste là-bas pendant quarante jours, c’est primordial.

Le PLO c'est rigolo

Romain Lewis TF PLO

Bon point pour les joueurs, cette année, la fin du Main Event ne correspondait pas à la fin des tournois « annexes ». Avec un superbe « 10K 6-max » prévu après mon élimination du plus beau tournoi du monde, l’envie d’aller perfer était encore là. Mais avant cela, j’ai décidé de prendre un peu d’air frais sur mon premier tournoi PLO du séjour, un 1 500 $ Bounty. Entre l’euphorie de voir l’équipe d’Angleterre se qualifier en demi-finales de la Coupe du Monde et ce run good en PLO, ces quelques jours post Main Event sont paradoxalement ultra positifs ! Je boucle ce tournoi, 23e pour un total de 8 000 $ (bounties compris), de loin mon meilleur score en PLO. J’ai commencé à prendre pas mal de plaisir à jouer cette variante. Qui plus est, je ne pouvais pas être énervé contre moi-même de mal jouer un coup car je n’ai jamais vraiment travaillé le jeu ! J’avais comme stratégie de jouer très tight et je prenais chaque spot individuellement, avec un réel détachement.

Le lendemain, c’est reparti avec un autre tournoi en PLO, un 6-max à 3 000 $. Je me souviens ne pas me sentir trop confiant avant le coup d’envoi. Je lance à Guillaume : « Mais imagine je joue ce tournoi et je me retrouve en TF. Je serai obligé de montrer mes cartes face up (avec le streaming) ! C’est ça qui me fait le plus peur. » Je plaisante, mais atteindre la finale de ce tournoi me semblait impossible.

Encore une fois, ça ne loupe pas : quelques jours plus tard, j’atteins ma deuxième TF WSOP de l’été, après un run merveilleux. Pendant deux jours, à partir de la fin du Day 1, je n’ai pas quitté le Top 3 du tournoi. Un régal. Pour une fois, je sentais que c’était moi le mec à table que tout le monde regardait avec cette arrière-pensée évidente : « Quel run celui-là… » Évidemment je n’aurais jamais pu atteindre la table finale d’un tournoi très relevé dans une variante que je maîtrise si peu sans une chance insolente. J’accepte, j’accumule les jetons et je rigole ! Que faire d’autre que rester concentré et jouer du mieux que je peux ? J’en viens même à énerver l’un des meilleurs joueurs du monde, Martin Kozlov. À 15 joueurs restants, il me balance un petit : « Ça me ferait vraiment plaisir de t’éliminer ! » Ah ouais… Je comprends alors que je l’ai carrément atteint mentalement. Il est tilté. Parfait ! Je le sors en 13e place sur un petit flip : l’embellie. Mon seul avantage par rapport aux meilleurs joueurs de la variante était que j’étais complètement détaché mentalement, dans ma petite bulle, parfaitement à l’aise.

Romain Lewis Drapeau

Finalement, c’est le tournoi sur lequel je me suis approché le plus près du bracelet doré, de nouveau posé juste à côté de moi au moment où démarre le heads-up. Avant cela, j’ai eu l’occasion d’éliminer Ronald Keijzer, le meilleur joueur de la table, sur un 60/40, pour avoir un énorme avantage en jetons en HU. Mais pour l’une des premières fois du tournoi, la river ne fut pas en ma faveur. Le duel final fut ensuite très compliqué contre ce même joueur, techniquement meilleur que moi, et je dois à nouveau m’incliner sur la seconde marche. Ce fut cette fois un tout petit peu plus dur à encaisser sur le moment, mais 30 minutes après, je me rends compte que je viens de signer de loin le meilleur résultat de ma carrière, qui plus est en PLO. La blague ! 293 000 $, une deuxième place de runner-up WSOP : j’étais rapidement un homme heureux.

Un dernier podium pour la route

Place à l’Angleterre maintenant, que je voyais pour la première fois de ma vie en demi-finale de la Coupe du Monde. Tout ce qu’il faut faire maintenant, c’est battre la Croatie, pour une finale rêvée contre la France. Après l’exploit contre la Colombie et la déroulade contre la Suède, on se met d’accord avec mon père. Si l’Angleterre arrive en finale, on s’envole tous les deux pour la Russie. Je n’imagine pas voir l’Angleterre en finale de Coupe du Monde loin de lui et un tel événement peut n’arriver qu’une fois dans une vie (oui… surtout quand on est Anglais). La dernière et seule fois qu’on a soulevé le trophée correspond à notre dernière et seule finale (en 1966), et mon père qui fête ses 60 ans cette année n’en avait alors que 8. Est-ce que je pensais qu’on avait une chance contre Mbappe, Kante et Pogba? Au moins une petite, et on ne pouvait pas la laisser passer.

Le rendez-vous était pris le lendemain de la finale du tournoi de PLO, après quatre heures de sommeil, avec un énorme contingent de supporters anglais, au Crown&Anchor, un pub situé non loin du Strip. Là-bas, des chants, des bières et beaucoup, beaucoup d’Anglais. Tout pour passer une excellente matinée. Au moment où démarre le match, deux futurs sont possibles. Si l’Angleterre gagne, je réserve imméditament un avion pour la Russie et mes WSOP s'arrêtent là. Si l'Angleterre perd, je m'en vais jouer le « 10K 6-max » plus tard dans la journée. Le bar est en folie après le magnifique coup franc de Trippier dès la 5e minute, et je suis très vite trempé de bière à 11h du mat’, quelques heures avant le lancement du tournoi ! On connait la fin de l’histoire : une cruelle défaite en prolongations (1-2), une bonne sieste de 6/7 heures, deux magnifiques journées et demi de poker et un nouveau podium (3e), sur l’un des tournois les plus prestigieux de l’été, face à deux excellents joueurs, Shaun Deeb et Paul Volpe.

Romain Lewis TF 10K 6-max

Contrairement aux deux tables finales d’avant, ce n’est pas l’euphorie qui domine. Ici, c’est plutôt un sentiment de confirmation, d’accomplissement ou encore de sérénité, par rapport à tous mes choix depuis le début de ma carrière. J’ai l’impression d’avoir franchi un cap important et je ne suis pas prêt de souffler. J’ai 23 ans et cet été m’a donné soif de tellement plus. Je me reposerai plus tard ! À peine posé à Bordeaux pour récupérer et voir la famille que je pose mes objectifs pour la fin de l’année. Ceux-là ont une saveur particulière car je ne pensais pouvoir les formuler quand dans un an ou deux ans, minimum.

Mon plus gros objectif à présent est de finir dans le Top 10 du classement GPI Player of the Year (actuellement 18e) et de rester en tête du classement français sur l’année. Pour ça, j’ai dû prévoir mes tournois jusqu’au début d'année 2019. Autant dire qu’après mes trois petites semaines de vacances je vais beaucoup être sur le circuit. J’espère croiser un bon nombre d’entre vous à l'EPT Barcelone puis à Dublin pour le Winamax Poker Open ! Je disputerai ensuite à l’automne les WSOP-Europe à Rozvadov avant de m’envoler découvrir les Bahamas en novembre pour mon premier tournoi à 25 000 $ de l'année ! Entre ces nouvelles destinations, je mets toutes les chances de mon côté, avec le partypoker MILLIONS à Nottingham (septembre - octobre), les Amsterdam Classics (novembre) et l’EPT Prague (décembre), pour aller chercher un petit titre, la seule chose qui manque pour l’instant à cette magnifique année !

L’important pour moi est de rester focalisé sur mes nouveaux objectifs, continuer à travailler, garder la tête sur les épaules mais aussi de savourer ce premier semestre. Car il faut aussi savoir profiter des bons moments !

Préparez-vous bien et sortez les tables de beer pong : Dublin approche et comme chaque année, on va encore bien s’éclater. À bientôt autour d’une bonne Guinness, je paie la première, promis !


rLewis

Le jeune Bordelais enchaîne les résultats live et online. Et il ne compte pas en rester là !

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