[Blog] La tête dans les étoiles (chapitre 2)

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Résumé du chapitre précédent : après un hiver difficile qui l'a vu perdre près de 100,000 euros, Pierre Calamusa retrouve ses coéquipiers du Team Winamax pour leur mise au vert annuelle. L'occasion de recharger les batteries avant de se diriger vers Monaco, où va bientôt commencer le plus gros tournoi Européen de l'année...

Day 1 : A Kid With A Dream

Au même titre que le Main Event des World Series of Poker et le PCA des Bahamas, jouer la grande finale de l’EPT à Monte Carlo était pour moi un rêve de gamin. Jamais je ne remercierai assez mon sponsor de me donner l’opportunité de vivre ce rêve. En amont, j’ai bien préparé ce tournoi, en limitant mes frasques nocturnes et en achetant énormément de quinoa et de lait d’amande dans des magasins bio. Je profite du Day 1A, que je ne joue pas, pour humer l’atmosphère des lieux : le field n’a pas l’air si relevé que cela. Certes, le gratin du poker mondial a fait le déplacement, mais il semble noyé dans le flot de qualifiés live et online. Les tables semblent bonnes, et je suis prêt. En rentrant me coucher, j'implore dernière fois le Dieu du Jinx de ne pas faire tomber sur moi la foudre du bad-beat. Le run pour les gentils one time please : j’ai très envie de siroter des petits cocktails à 25 euros durant tout l'été.

A l’aube du Day 1B, je me réveille en pleine forme. Le temps d'avaler un combo omega3/oeufs/courgettes/pain complet et il est déjà temps de prendre la route. Pas question d'arriver en retard. Les petits poissons qualifiés via les sats de type Expresso seront tous à l’heure, et le requin qui sommeille en moi ne raterait ce festin pour rien au monde. Je retire mon ticket au desk, rentre dans la mythique salle des Etoiles et m’installe à table. Il est 11h59, l’heure du traditionnel shuffle up and deal et, déjà, je suis très chaud d’action.

Ma table semble excellente. Je parle un peu à mon voisin de gauche, un petit blond Allemand, profil dangereux à priori. Mes doutes se dissipent quand, au moment de relancer son premier bouton, il est pris de tremblements incontrôlés. Je lui demande si il payé son inscription. Il me répond qu’il s’est qualif sur l’équivalent d’un Expresso à 5€. Je me lèche les babines et poste un statut Facebook sans équivoque, faisant de lui ma cible principale. Ca tombe bien, après une relance du bouton à 300 je 3-bet 1100 de SB avec Roi-Dame et mon présumé poisson qualifié s’aligne de BB. Le bouton sent que je suis bouillant et fold sagement. Je trouve top paire sur Q95 et j’envoie une petite mise de 1200. Mon adversaire tremble comme une feuille et me relance à 2500, je paie. La turn est une carte anodine. Je checke, mon adversaire tremble comme une feuille et mise 3400, je paie. Rivière : un autre 9. Je checke, mon adversaire tremble comme une feuille et mise 4000. Je l'observe longuement: il a vraiment pas l'air serein. L'occasion rêvée de mettre en pratique les cours sur la détection de tells suivis la semaine dernière lors du séminaire. Je jette nonchalamment un jeton en guise de call et il me retourne sans sourciller As-Dame. Oups. Mon Allemand ramasse ses jetons avec un petit sourire narquois, sans trembler cette fois. Tel est pris qui croyait prendre. Ressaisis toi bordel ! Ca fait même pas dix minutes que t’es assis, et t’as déjà perdu un  tiers de ton stack.
 

Ca m'apprendra à faire le malin sur FB (à lire de bas en haut)



Le salut, comme souvent pour moi, viendra d'une femme, en l'occurence une team pro PS Chinoise qui a l'air d'en foutre vraiment partout. On se laisse les spots à tour de rôle, un coup c’est elle qui  ouvre, un coup c’est moi. J'en profite pour faire des brelans, des couleurs, des top paires et comme d'habitude personne ne me croit jamais. Je montre papiers en règle sur papiers en règle, et fais visiter à mes adversaires toutes les rues de Valueville. J’ai maintenant 50,000 pions aux blindes 100/200, on va pouvoir commencer à jouer plus large. J’ouvre 500 UTG sur la BB du nit de service avec 85. Je me fais 3-bet 1400 par la Team Pro. On est ultra deep, c’est le dernier level où on peut tenter d’aller faire un bingo pour pas trop cher, je call. Flop 764 : that’s a BINGOOOOOO !

Dites donc, on serait pas un peu max là ?

Je tapote la table, laissant mon adversaire miser 2000. Bon là j’ai les nuts et seulement trois tours d’enchères pour foutre mon million de blindes au milieu. Pas l’temps d’niaiser, une seule méthode ici, éprouvée depuis des siècles par les livetards de France et de Navarre : la relance poignée. Il sera homologué à 8000 par la croupière. C'est payé assez rapidement. Turn : un 3. Bon, c'est relou si elle a overpaire elle peut avoir peur mais à priori j'ai relativement peu de 5 dans mon range. En plus, un Asiat déteste folder contre un autre Asiat, j'ai appris ça à mes dépends quand j'avais essayé de bluff ma grand- mère de 93 ans lors d’un home game familial en NL 100 il y a trois ans de cela : ça m’avait couté 200 balles. Je mise la moitié du pot et entend avec délice la formule magique « All-in ». Je snap. Elle avait A5, la chenapan ! J’ai un très gros stack maintenant. Je glisse un petit merci au Dieu du Jinx et m'éclipse fumer une clope. Le reste de la journée se déroulera sans accroc, avec notamment le déstackage de mon coéquipier Florian (QQ vs AJ sur un flop hauteur Valet). Je termine cette première journée avec 152,000 : de quoi largement voir venir pour demain et dormir du sommeil du juste.
 

Je ne déconnais pas concernant les home-games avec ma grand-mère de 93 ans

Day 2 : Run, Baby Run

Réveil à dix heures, je sens que je suis assez excité à l’idée d’entamer le Day 2 avec l’un des plus gros tapis. On ne change pas une équipe qui gagne : oeufs, courgettes, oméga 3. Un petit café dans un bar de  Roquebrune Cap-Martin, le temps de répondre aux messages d’encouragements qui font toujours chaud au coeur. Je suis à la table d'Erwann Pecheux et d’un très bon reg étranger avec qui j'ai beaucoup croisé le fer sur Winamax. Il a un stack équivalent au mien. Le premier coup intervient au bout d'une orbite. Il relance à 2000 sur 400/800 depuis le cut-off et je flat-call au bouton avec K10. Les blindes passent. Le flop vient Q66 et il mise la moitié du pot : je me contente de payer. La turn est un Valet. Il mise encore la moitié du pot. Je paie toujours : peu importe si je trouve un trèfle ou pas, mon plan est de miser la rivière s’il checke. S’il bet je jette sans problème, ma range n’est pas cappée et je ne pense pas qu’il s’amusera à me « barrel » avec air dans cette situation. En plus, je bloque les tirages qu’il pourrait éventuellement miser en bluff. La river est un triste 4. Il m'envoie un parpaing et je folde comme un lâche.

La main suivante, je relance au hi-jack avec KJ, les deux blindes défendent. Le flop vient 762. Je mise et la BB me relance à tapis, c’est payé dans la seconde. Il montre 10-9 (wow !) Le turn est un 9 et je manque toutes mes outs sur la rivière. Tilt. Je tombe à 90,000. Pas de panique : la journée est encore longue.

Je suis déplacé à la table de l'espiègle Michel Abécassis durant le niveau de blindes 600/1200. J’ouvre 3000 au cutoff avec AK : c’est payé par les blindes. Je c-bet 6500 un board 1043 : seule la BB accepte l’invitation. Le turn est un Valet et je place une nouvelle banderille (15,000), payée assez rapidement encore une fois. Rivière : doublette du 3 qui fait rentrer la couleur. C'est le moment que je choisis pour tenter le premier énorme bluff de mon tournoi : je mets mon adversaire à tapis. La mise correspond à la hauteur du pot. Après de longues minutes de réflexion, il abandonnera finalement sa main. Mal lui en a pris : il sautera quelques minutes plus tard avec deux Valets contre As-Roi en bataille de blindes.

Je suis de nouveau bougé, pour arriver à une table où les coups à tapis sont très nombreux. Je resserre mes ranges de relance, j’ai 150,000 sur 800/1600, il ne faut surtout ne pas s’enflammer. En plus j’ai encore une super table, bref : fais pas le con, me dis-je. Thi Nguyen open utg à 4000 et un très très mauvais joueur complète en milieu de parole : je call en SB avec A2 assortis et la BB s’invite à la tête. Flop de rêve : 652. Thi effectue son continuation bet à 10,000 et le mauvais joueur la relance à 35,000. J'hésite entre payer et relancer. Je me dis que j'aimerais bien laisser Thi dans le coup au cas où elle ait un tirage couleur inférieur. Et si elle a overpaire je représente tellement de force en payant juste ici qu'elle sera obligé de passer sa main. Je flat les 35,000 et Thi tank fold. Le turn est un 7. C'est sûr mon adversaire a overpaire ici, et en faisant tapis je me donne une chance de le faire passer. Ce sera « all-in » monsieur, pour vos 80,000 jetons restants. C'est snap call, et il retourne tout guilleret… une simple paire de neuf. J’ai le coeur qui bat à 200 à l’heure. Le pot est gigantesque. Le croupier retourne la dernière carte…

Le 10 !!! J’explose intérieurement, mon adversaire s’effondre. Je suis énorme chipleader de la Grande Finale de l’EPT à Monaco ! Il ne me reste plus qu’à dérouler jusqu’à la fin de la journée, et profiter de mon gros stack pour voler beaucoup de petits coups. C'est la où je suis bon : avec plein se jetons, et assez de profondeur pour mettre la pression sur les autres. Le temps défile, c'est déjà les trois dernières mains de la soirée. Un très bon joueur Roumain open 5000 au hi-jack sur 1200/2400, c’est payé par Dimitar Danchev au CO. J’ouvre deux Rois noirs au bouton, et sur-relance à 22,000. L'open raiseur se saisit instantanément de ses piles de jetons de 5000 pour préparer un 4-bet. Il envoie 55,000 ! J'ai été très actif toute la journée, multipliant les relances et sur-relances préflop : le spot est magnifique pour moi, il peut faire une bêtise. J'avance des tourelles de jetons bleus : un 5-bet valant 120,000. S’il fait tapis pour ses 333,000, je serai bien obligé de payer. Tant pis s’il a les As !
 

Les sourires sont proportionnels à la hauteur du tapis

Mais il finit par passer en maugréant. Mon Day 2 se finit donc en position de chip-leader, avec 580,000. Tout s’est passé comme dans un rêve. Debrief rapide avec le coach Steph, avant de faire la traditionnelle photo de fin de journée avec le Team. Les messages de soutien affluent sur les réseaux sociaux. J’y répondrai le lendemain, je suis épuisé. Il y a quinze minutes de marche entre la salle de tournoi et mon Air BNB. Six clopes me sont nécessaires pour me calmer. Guignol m’envoie un message : « n’oublie pas, c’est à la fin du bal qu’on paie les musiciens ». Il a raison : on n’est même pas encore dans les places payées ! Il ne faut pas que je me fasse de films. Je me dis que la route est encore longue, avant de tomber dans un profond sommeil.


LeVietF0u

Il a remporté les plus gros tournois W et fait souvent parler de lui en live : il est l’un des grands espoirs de la jeune génération.

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