[Blog] La clé sous le paillasson

Par dans

Ivan Deyra Vegas 2017

Salut tout le monde ! Un petit bilan de ma première expérience Dans la Tête d'un Pro, ça pourrait être stylé non ? Allez, c'est parti.

Avant tout, je voudrais adresser un grand bravo et merci à toute l'équipe de DLTDP : leur super travail nous fait tous rêver. C'est une chance pour nous joueurs de pouvoir revoir un tournoi à tête reposée, de le revivre à fond et d'analyser nos leaks, les tells, etc. Lorsque j'ai refait le match devant mon écran, j’ai ainsi pu repérer un leak mental : le fait d’attacher trop d'importance à mon tournoi. Autrement dit : le fait de jouer avec la peur de bust, la peur de faire des erreurs, l'envie de trop bien faire.

En même temps, pour un tout premier tournage de ce type, en plein milieu des WSOP, sur une épreuve 6-max à 3 000$, qui n'aurait pas envie de trop bien faire ? J’ai toujours été perfectionniste et pour une première, je ne voulais faire aucune erreur. Sauf que pour progresser au poker, il faut accepter de faire des erreurs. À condition, bien sûr, de savoir se remettre en question a posteriori. Les meilleurs joueurs du monde ont en commun une chose : ils en mettent partout à table. Autrement dit : ils jouent sans peur, notamment en début de tournoi.

Mon problème à moi, c'est que j'ai tendance à opter pour les décisions les moins sensibles à la variance alors qu'il y a d'autres choix possibles, plus EV+ mais comportant, forcément, plus de variance. Le symptôme principal de ce leak est de voir tout le temps le haut de range adverse et de ne vouloir tout mettre au milieu qu'avec les nuts. À l’inverse, il faut faire attention à ne pas tomber dans la sur-confiance et de ne voir que le bas de range adverse. Comme souvent, le plus compliqué reste de trouver un juste milieu.

Trois folds, trois ambiances

Revenons donc sur les spots qui ont tant fait jaser. Il y en avait trois. Trois folds. Trois abandons. Trois coups où j'ai lâché l'affaire sans pouvoir être sûr à 100% que ma décision était bonne, faute de voir ce qu'avait le mec en face.

Fold numéro 1 (cliquez pour le regarder directement) : avec une paire d'As sur 8325.
Fold numéro 2 : avec, de nouveau, une paire d'As sur Q75.
Fold numéro 3 : avec une paire de 10 sur Q78310.

Si je me retrouvais aujourd'hui dans ces mêmes situatons, je ne suis pas certain que je prendrais les mêmes décisions. Depuis les WSOP, j’ai pas mal étudié ce qu’il se passe online sur le .com et comment jouent les joueurs réguliers étrangers. Venant du .fr, j'en ai très vite déduit que l'on ne joue pas du tout au même jeu. Les top regs étrangers sont capables d’équilibrer leurs mains en value avec des mains en bluff, tandis que sur nos tables, certains adversaires ont 100% du temps les nuts dans certains spots (on peut donc fold 100% du temps). Ce que j’ai appris contre les meilleurs joueurs, notamment grâce à l’expérience de Davidi et Sylvain, c’est de ne plus fold le haut de mon range contre ces joueurs-là.

Bref, penchons-nous sur les trois mains qui nous intéressent

  • Paire d'As sur 8325

Comme je l'explique dans la vidéo, cold call le 3-bet adverse préflop a du sens au vu de mon image. L'autre option, cold 4-bet, a aussi pas mal d’avantages : le coup sera plus facile à jouer pour moi, et mes adversaires vont tout mettre préflop avec des mains comme As-Roi, paire de Dames, paire de Valets, etc. Mais cela ne représente qu’une fine partie de leur range, d’où l’intérêt de cold call si on estime faire fold le reste avec un 4-bet. Il ne faut pas non plus sous-estimer le fait que mes adversaires peuvent se level/spew si je décide de cold 4-bet (encore plus avec ma tête de jeune merguez, les caméras, etc.). Ce choix est donc sûrement meilleur ici et peut installer une metagame croustillante.

Flop 832 : il y a trois joueurs dans le coup. Continuer à sous-jouer ma main sur ce flop est vraiment pas mal. Je crains degun au turn et je suis en position, le coup sera facile à jouer par la suite (je dirais environ 95% du temps, les 5 autres % sont la raison pour laquelle vous lisez ce blog !). On check avant moi, je check en position et arrive le...

Turn 5. Check, delayed c-bet en face, call chez moi, check/raise all-in, fold : à nous de jouer ! Nous avons clairement sous joué notre main ici. On représente pas mal As-Dame, As-Roi. Entre paire de 9 et paire de Rois on aurait misé au flop. Un facteur important ici est le profil adverse. À ce moment précis, je sais juste que ce joueur est très agressif. Je pense qu’il aurait lead avec une pocket paire (paire de 9, de 10 ou de Valets) et un 8 pour value contre une hauteur As qui va souvent check back encore ici, et qui peut payer sa mise avec la gutshot qui rajoute un peu d’équité.

La question est : est-ce qu’il s’attend à être payé et avec quelles mains peut-il faire ça ? Et la réponse est : c'est plutôt non. Il s’attend à ce qu’on abandonne souvent tous les deux. Il peut donc le faire avec quelques tirages couleur : paire + flush draw, As-x avec un flush draw, ce qui serait bien joué. Seul un bon joueur serait capable de ce move et à cet instant je n’avais pas d’infos sur son niveau. Ses autres tirages couleur sans showdown value auraient misé sur le turn et la rivière pour nous faire fold nos hauteurs As. En value, il a tous les brelans, quintes, quelques doubles paires (du type 8-5 assortis). Du coup, avec sa position et ces mains là, peut-il trouver un autre sizing plus petit, puisqu'il qu’il sait qu’on va souvent fold ? Il a hésité longtemps avant de tout envoyer et je pense qu’il peut shove avec ces mains là en value pour représenter, justement, un flush draw. De mon expérience (surtout contre des joueurs français), cette line (check/check flop, check/raise turn) n'est orientée qu’en value, surtout dans un pot 3-bet et 3-way. Au final, ce genre de situation est aussi rare que complexe.

Pour conclure, j'ai pensé sur le moment qu’il allait check/call ses paires + flush draw et ses As-x + flush draw mais check/raise all-in serait vraiment bien joué de sa part. Il est vrai aussi que, quand on est hyper concentré, qu’on joue "dans la zone", on a cet instinct "in game", ce sixième sens qui nous dicte que c’est la bonne décision (une sensation inexplicable de façon rationnelle). Mais l’instinct est l’expression inconsciente des expériences passées, en l'occurrence principalement contre des joueurs français. Donc comme je disais plus haut, si ce spot revient aujourd’hui, le top de ma range contre un Espagnol ? C'est payé monsieur !

  • Paire d'As sur Q75

Le fold est ici plus justifiable par rapport au profil adverse. Mais tout de même, nous sommes en début de tournoi, il faut battre encore plus de 1 000 joueurs et donc monter des pions ! Si on estime qu’il peut me check/raise un petit pourcentage du temps avec une Dame, il faut y aller bien évidemment. Je pense vraiment qu’il a zéro bluff en faisant ça avec ces positions données (BB Vs UTG, 35-40 BB deep). Son sizing fait qu'il se commit complètement contre mon tapis. À sa place, j’aime bien le faire avec des backdoors (par exemple 10-8 suités), mais moins cher pour avoir de la fold equity turn, ou avec plus de profondeur.

On reste sur le top de notre range contre un joueur de profil européen ou latino (peut être pas aussi tight qu’on le pense). Dès maintenant, il y aura tout. On ne s'essuiera pas les pieds sur moi éternellement !

  •  Paire de 10 sur Q783T

Sur ce spot, je suis sûr que mon adversaire a l'A dans sa main. Dans ma range, j’ai des nuts (A J, A10 qui auraient pu jouer de cette manière). Avec ce sizing, il se polarise entre couleur max et simplement l’As en blocker. D’expérience, cette line, (pot 3-bet, check en position 4-way flop et turn et raise river) est quasi tout le temps une séquence de value. Comme il y a beaucoup dans le pot et que je ne représente pas vraiment de force, il aurait pu construire son bluff dès le turn avec simplement l’A. Il peut quand même avoir simplement l’A une certaine partie du temps et jouer de cette manière, tout comme Ax pour les nuts. À cet instant, sans trop d’infos sur le joueur, le fold me va. Et la notion de conservation de stack a plus de sens ici (hyper deep), que sur la deuxième paire d'As par exemple.

Pour conclure avec ces spots bourbax

Au final, je n'aurais pas été surpris d'être derrière à chaque fois et d’avoir fait des folds mutanesques. Malheureusement, on ne le saura jamais et le plus important est de ne pas être result oriented mais au contraire de voir devant, d’essayer de progresser continuellement. Je reviendrai encore plus fort pour le prochain Dans la Tête d'un Pro. En espérant en mettre partout avec des merguez de qualité !

Il y a beaucoup de mains comme celles-là qui peuvent nous marquer, nous faire réfléchir pendant des jours, des semaines, des mois. Des mains, des plays qui peuvent essuyer pas mal de critiques, il y en aura d’autres. À ce sujet, j’avais adoré la réaction de Daniel Negreanu suite à son élimination en 11e place du Main Event des WSOP en 2015 : "Je vis une vie de rêve au quotidien, jour après jour et cela ne serait jamais arrivé sans le poker. La dernière main est derrière moi, je me suis recentré sur moi-même. Bien sûr, je souhaitais gagner plus que tout mais j'ai appris une chose : ne pas attacher ma valeur personnelle à mes résultats. Que je gagne ou je perde au poker, je sais qui je suis au plus profond de moi-même."

Et puisqu’on aime bien les citations, autant conclure ce blog sur du Lunatic. "Pas le temps pour les regrets, les erreurs n’appartiennent qu’à nous-mêmes, Né pour amener ma part de progrès."


ValueMerguez

Ivan a tout gagné sur les tables de Winamax, mais il a encore faim.

Suivez ValueMerguez sur FacebookSuivez ValueMerguez sur Twitter