[Blog] Full sentimental

Par dans

Beaucoup de choses se sont passées depuis mon dernier article, en mai, où je vous laissais sur un récit de mes excursions à Macao et Monte Carlo (pas des grandes réussites), juste avant de partir à Las Vegas pour les World Series of Poker. Du coup, j’ai pas mal de trucs à vous raconter. Pas spécialement à propos de poker, car entre temps la vie, avec ses aléas et ses épreuves, est venue s’immiscer dans mon quotidien. Au moment d’écrire le récit qui va suivre, ma seule prétention est de vous décrire avec sincérité, simplicité et (j’espère) humour les sentiments et émotions qui me traversent alors que j’avance dans ma vie de jeune adulte. Mais pour cela, un petit flashback est nécessaire. Nous sommes à Barcelone, il y a presque un an, jour pour jour.

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Tout commence lors d’une belle soirée d’août, sur le port olympique de Barcelone. Cela fait maintenant quatre années que je me rends chaque été en terres catalanes afin de participer à l’European Poker Tour et rendre visite à mon frère qui y habite. 2016 ne faisait pas exception. Mon festival débutait bien mal, mon frère chéri ayant eu la brillante idée d’inviter une dizaine de ses potes pour faire la bringue. Je me voyais donc contraint de dormir à même le sol durant toute la quinzaine, dormant à peine car réveillé à l’aube chaque jour que Dieu faisait par une bande de trentenaires avinés. C’est donc avec une mine fatiguée et la rage au coeur que je sautais de chacun de mes tournois sans jamais atteindre ne serait-ce que la pause-dîner.

Barcelone est une destination particulièrement compliquée à gérer pour quelqu’un comme moi : le casino est situé au coeur de l’action, comprenez au milieu d’un océan de boîtes de nuit nulles et chères dont je suis friand. Nous étions vendredi, l’atmosphère était chaude et le destin me fit tomber nez à nez avec l’un des plus grands fêtards du circuit, le belge Bart Lybaert. Comme d’habitude, il m’invita aussitôt à une de ces soirées pharaoniques dont lui seul a le secret. Toutes les conditions étaient réunies pour une bamboche d’anthologie.

Elle eu lieu à l’Opium… et n’eut malheureusement rien de gargantuesque en fin de compte, si ce n’est peut-être pour le prix des magnums de vodka. Ce fut à peine si je réussissais à récupérer le Facebook d’une Suédoise installée dans le carré VIP sur le coup de quatre heures du matin, en une ultime tentative désespérée. Je rentrai bredouille, en maudissant la terre entière. Une terrible désillusion en cette saison de haute chasse en terres catalanes.

Je me considère cependant comme quelqu’un de chanceux. C’est comme si le bon Dieu prenait parfois pitié de moi, et décidait de m’envoyer des petits cadeaux en marmonnant dans sa barbe « Allez, amuse toi gamin. » Ce cadeau prit cette fois la forme d’un prosaïque message reçu sur ma boîte de réception Facebook huit mois plus tard.

C’était la suédoise rencontrée à l’Opium qui m’écrivait : « Ma soeur est en Erasmus à Prague et aimerait trouver quelqu’un pour lui faire découvrir la ville. » Tout en bénissant le nom de Mark Zuckerberg, je prenais le temps de faire mon enquête sur Facebook, et constatais qu’il s’agissait bel et bien du dernier modèle d’avion de chasse de l’armée suédoise, type NIMBUS2000 : 1m70, 60 kilos, yeux verts émeraude, et cockpit parfaitement aérodynamique à l’épreuve des balles. Je déteste les armes de guerre, mais je ne pouvais décemment pas laisser une jeune fille en détresse seule et désemparée dans un pays qu’elle ne connaissait pas.

Sunset
Comme toujours, je fis donc don de ma personne comme je sais bien le faire, et lui proposai d’aller boire un verre le soir même. Avec les filles, c’est quasiment toujours la même recette. Un endroit romantique style rooftop, un soleil couchant, un cocktail et un discours bien léché. Ce soir-là, je décidai de jouer une carte classique : celle du poète maudit mais blindé quand même, un grand classique de la séduction masculine. (J’aurai pu opter pour la variante dite de « L’asiatique blindé mais détestant le matérialisme », qui fonctionne très bien aussi.)

Très vite, j’ai senti qu’il se passait un truc spécial : cette rare alchimie entre deux êtres qui fait jaillir de nulle part un sentiment nouveau et inconnu. Elle ne gobait pas mes salades, se foutait de mon argent, enquillait les shots et riait à mes blagues. Je profitais avec délice de ce premier rendez-vous, là où tant d’autres auparavant m’avaient laissé de marbre. Il faut croire que ce sentiment était réciproque : deux mois plus tard, nous emménagions ensemble.

Elle habitait un appart miteux en plein coeur du quartier le plus pourri de Prague, dans une résidence étudiante appelée « Hallelujah », située en face du plus grand bordel clandestin de la capitale tchèque (qui, pour les connaisseurs, a fermé depuis quelques mois suite à une liquidation judiciaire). La rue était connue pour abriter les passes des prostituées et les poubelles qui jonchaient le bitume témoignaient de l’insalubrité du lieu. Mais la passion se fiche de l’ennui, du gris et de la saleté : seuls comptaient pour moi les jours heureux passés auprès d’elle, porté par cet égoïsme béat qui trahit toujours les jeunes amants.

Nos journées se déroulaient selon un rythme bien établi. Les activités diurnes se résumaient à lézarder au soleil dans les parcs où le long de la Vltava. Les nuits étaient consacrées aux révisions (pour elle) et au grind online (pour moi). Je jouais bien, avec ce sentiment qu’aucun coin flip ne pouvait me résister (ni aucun 20/80, d’ailleurs : désolé a tous ceux que j’ai sali durant cette période dorée). Cerise sur le gâteau : elle partageait son appart avec trois autres colocs filles, dont deux missiles SCUD qui, ayant pris l’habitude de ne vivre qu’entre elles, se baladaient à moitié nues toute la journée.

PragueGrind
Jamais le grind n’avait été aussi agréable. Je finissais ces quelques mois au sein de la bien nommée Hallelujah positif de 20 000 euros, grâce notamment à deux jolies tables finales sur les Mini WSOP.

« L’amour, qui est l’égoisme à deux, sacrifie tout à soi, et vit de mensonges », écrivait Raymond Radiguet il y a un siècle. Il n’aura pas fallu longtemps pour que la réalité nous rattrape et fasse éclater le fragile et provisoire paradis que nous nous étions créé. Il était pourtant convenu que j’allais tôt ou tard partir à Las Vegas : ma vie de joueur de poker allait reprendre le dessus, cette vie qui nous emmène partout et nulle part à la fois, cette vie qui ne laisse finalement que peu de place pour ce genre de romances. Pis encore, la parenthèse tchèque de ma Suédoise allait se refermer elle aussi : elle s’apprêtait à reprendre le cours de son existence passée, à Uppsala, loin de moi et de toutes les promesses que nous nous étions faites.

J’avais ce terrible sentiment de revivre ce que j’avais déjà vécu à Malaga au sortir de mes études. Un athée aurait utilisé le mot « malchance », tandis qu’un croyant aurait préféré celui de « destin ». Peu importe le terme employé, j’étais une fois de plus séparé d’une des seules personnes avec qui j’étais parvenu à me sentir à l’aise en 28 années d’existence.

Mon voyage annuel à Las Vegas ne démarrait donc pas sous les meilleures auspices, et j’ai tout de suite été agacé par ces WSOP 2017. J’ai débuté mon séjour par un 1500$ full ring : un véritable chemin de croix, annonciateur de ce qu’allait être l’intégralité de mon séjour américain. Le problème avec les WSOP, surtout lorsque l’on se concentre sur les petits buy-ins, c’est que la patience est une qualité primordiale pour espérer perfer. Le bilan fut catastrophique : moins 23 000 dollars et un seul ITM en bois sur un 1 100$ fatigué au Venetian.

Si j’ai été dans l’ensemble du mauvais côté de la variance, il faut bien admettre que je ne faisais par ailleurs preuve d’aucune rigueur dans mon jeu, et qu’une partie de moi était restée à Prague. C’est précisément sur ce point qu’il me faut absolument travailler cette année. Je dois impérativement parvenir à mieux canaliser mon énergie et mes émotions, à la fois aux tables comme en dehors, afin d’acquérir plus de stabilité, tant au poker que dans ma vie.

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J’en profite pour vous annoncer, un peu honteux au vu de mes résultats, que malgré une saison blanche (2016/2017 fut une année perdante pour moi), je porterai le W rouge cette année encore. Je me sens extrêmement touché et fier de continuer à faire partie de cette grande famille qu’est Winamax. Je suis prêt à tout donner pour réussir ce nouveau chapitre, à la fois en tant que joueur de poker mais aussi et surtout en tant qu’homme. J’en ai le pressentiment : cette nouvelle année sera un tournant dans ma vie.

De grandes et potentiellement dangereuses échéances pointent à l’horizon, et je crois que pour la première fois, certaines me font peur. Il faudra les aborder avec force, dignité, et l’envie de donner le meilleur de soi-même.

Souhaitez-moi bonne chance.

Pierre

PS : Vous vous demandez peut-être ce qu’il est advenu de cette relation. Je ne l’ai toujours pas revue… Mais ce n’est qu’une question de jours : elle débarque en France d’ici quelques jours, et un petit nombre d’entre vous la verront très bientôt… au mariage de Davidi ! Quant à savoir si nous resterons ensemble, seul l’avenir nous le dira. Et à ceux qui me rétorqueront que ce n’est rien de plus qu’une banale aventure d’été, je citerai une fois de plus Radiguet : « L’amour est comme la poésie : même les plus médiocres s’imaginent qu’ils innovent. »


LeVietF0u

Il a remporté les plus gros tournois W et fait souvent parler de lui en live : il est l’un des grands espoirs de la jeune génération.

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