[Blog] Donne-moi ton range, je te dirai qui tu es

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Aladin Reskallah
Les tells, c’est bien mais…avec modération !

Je prends mon petit déjeuner au soleil la veille de m’envoler pour Macao et les crépitements des baffles de la chaîne hi-fi du salon font parvenir à mes oreilles le son monotone d’une émission de France Inter. Sauf que rapidement, entre deux tartines, le sujet m’interpelle. Peut-être tout d’abord car l’invité du jour se prénomme Marwan, comme mon acolyte de la Team4betlight, prénom somme toute assez rare pour attirer mon attention, mais aussi car le sujet semble intéressant. Il s’agit de l’émission Grand bien vous fasse ! dont le sujet du jour est « Peut-on vraiment décoder le langage corporel ?», disponible en podcast pour les curieux désireux de réécouter l’émission.

L’invité en question est en fait Marwan Méry, négociateur spécialisé dans les situations complexes et entre autres auteur d’un ouvrage intitulé Vous mentez. Il est expert dans l’interprétation du langage corporel et de toutes les formes de communication non-verbale.

Vous avez deviné que mon oreille prête donc une attention particulière et les connexions entre les neurones de mon cerveau qui gèrent le poker s’effectuent assez naturellement. La discussion suscite chez moi une question à laquelle la plupart des joueurs de live aimeraient avoir la réponse lorsqu’ils s’assoient à une table en vue d’y recevoir des cartes et de manier des jetons : comment interpréter le comportement des adversaires pour en tirer des conclusions, et ainsi savoir s’ils ont en main un jeu fort ou au contraire s’ils bluffent ?

J’avais d’ailleurs à ce sujet lu l’ouvrage « référence » en la matière, Read’em and Reap de Joe Navaro, ancien agent du FBI et spécialiste lui aussi en détection des mensonges, duquel je pensais avoir retiré quelques enseignements.

Je vous le donne en mille, un auditeur joueur de poker appelle au standard et amène le sujet sur le tapis. Monsieur Mery semble très content de répondre à la question car il affirme lui aussi pratiquer le jeu de cartes le plus populaire au monde depuis des années, et dit même avoir payé ses études par ce biais. Il fait même allusion au livre de Navarro mentionné ci-dessus.

Alors alors alors ? Est-ce qu’on va enfin avoir des recettes infaillibles pour pouvoir lire nos adversaires rien qu’en les observant ?
 

Jack in the Box
Il y a certains joueurs chez qui il est bien compliqué de trouver des tells

Pas si vite ! De fait, il faut être très vigilant. La raison est qu’un même comportement peut avoir différentes significations. Il est très difficile de savoir si quelqu’un bluffe juste parce qu’on l'a vu se toucher le nez ou parce que son oreille gauche bouge. Les invités de l’émission se montrent d’ailleurs sceptiques quant à une discipline nommée synergologie qui est, je cite, « la discipline qui permet d'appréhender l'esprit humain à partir de la structure de son langage corporel ». Car cette façon de fonctionner présente quelques écueils évidents. Par exemple, avez-vous déjà entendu dire que quand quelqu’un croise les bras, c’est qu’il n’est pas ouvert à son interlocuteur ? Cela est peut-être vrai, mais il se peut aussi que l’on croise les bras pour d’autres raisons : parce qu’on a froid, parce qu’on a mal au ventre… Ou tout simplement parce qu’on croise tout le temps les bras, que l’on soit quelqu’un d’ouvert ou non ! Il est donc très difficile d’établir une corrélation directe entre un comportement et sa signification.

De plus, en ce qui concerne le poker, puisque la majorité des joueurs connaissent les tells, qui nous dit qu’ils ne vont pas les utiliser à contrecourant et donner ce que l’on appelle des reverse tells, soit des lectures inversées ?

Bref, tout cela pour dire que s’il est possible dans certains cas de détecter un tell physique précis chez un adversaire, la possibilité de « lire » les joueurs est sûrement un peu surévaluée. Il faut utiliser ces lectures avec beaucoup de parcimonie et surtout ne pas partir du principe qu’un comportement observé chez un joueur va forcément signifier la même chose chez un autre.

La lecture du range, à utiliser sans modération !

Mais alors, comment faire pour « lire » ses adversaires ? Un élément de réponse est venu d’une discussion que j’avais avec Yassine, l’autre larron de la Team4betlight, qui me conseillait de visionner les vidéos de Doug Polk. Celui qui se surnomme « WCGrider » est considéré comme un des meilleurs spécialistes de Heads up au monde : il s’est lancé dans les vidéos YouTube et le coaching, probablement car plus personne ne voulait lui donner d’action en cashgame online. Ben oui, il faut bien payer le loyer, bro !

Dans la vidéo en question, Polk prend un exemple où Shaun Deeb, un des meilleurs joueurs de tournois MTT online ayant fait la transition dans les parties High Stakes live tout comme dans les tournois live à gros buy-ins, a une décision assez compliquée à la rivière avec un brelan de 2. Il finit par abandonner alors que le joueur adverse était en pur bluff avec une main de type « carnaval de Rio ». Peut-être s’est-il laissé abuser par l’attitude ultra sereine du bluffeur, prenant la peine de lui demander combien de jetons il avait au total avant de sur-relancer à tapis et en lui parlant ensuite de manière totalement détendue ? Loin de moi l’idée de vouloir critiquer le jeu de Shaun Deeb, mais Doug Polk mentionne qu’au moment de prendre sa décision à la rivière, Deeb aurait du considérer l’ensemble de son range préflop et sur les tours d’enchères suivants : c’est possiblement là où il a fauté.

En fait, nous nous concentrons souvent à essayer de deviner ce que l’adversaire possède comme jeu mais il faudrait déjà peut-être commencer par balayer devant sa porte, en se posant les questions suivantes : est-ce que je connais mon propre range ? Est-ce que je connais le nombre de combos de mains que je bluff comparativement au nombre de combos en value ? Lorsque je fais face à une situation compliquée où je ne sais pas si je dois payer ou abandonner, quelle main devrais-je utiliser pour call en fonction des blockers dont je dispose ?

Reprenons l’exemple de la main de Shaun Deeb. Nous sommes sur une partie de cash-game aux blindes 25$/50$ et nous avons un « straddle » à 100 (une option) et un double straddle à 200 derrière.

Avec 52, Deeb relance à 700 au cut-off et est payé par un businessman du nom de Jeremy Kaufman (il fut le premier à straddle et possède 95) et un troisième joueur (le second à straddle, avec Q7)

Le flop tombe 1024 et Deeb décide de bet 1100 dans un pot qui en fait 2175. Il est payé par Kaufman, tandis que le troisième joueur passe.

Le turn est l’A : les deux joueurs tapotent la table, indiquant un check.

Rivière : un 2. Kaufman mise alors 1700 dans 4375 avec 9 high (like a boss). Ayant trouvé le brelan sur la rivière, Deeb va relancer à 8200. Kaufman va répondre avec un « gangsta play » : une sur-relance à tapis pour à peu près la valeur d’une Peugeot 407 neuve. Soit presque 30000 dollars alors que sa main reste bloquée à la hauteur 9, ce qui est mince, vous en conviendrez.

Cette mise fait très peur et l’adversaire affiche une telle décontraction qu’en se fiant purement à son read, il est très difficile de le voir en bluff ici. Néanmoins, si l’on considère que l’adversaire peut effectuer ce move en bluff de temps en temps, alors il faut décider avec quelle main on va call et choisir les mains du top de notre range.

Rembobinons pour se rappeler comment la main s’est jouée du point de vue du range de Deeb. Il relance preflop et bet le flop. Sa main n’est pas alors sensée contenir de 2 très souvent. De plus il n’aurait très probablement pas check le turn avec ses bonnes mains du type double paire ou brelan. De ce fait, quand il raise la river il représente un range assez faible. 

Ce qui veut alors dire qu’en réalité posséder une main avec un 2 ici se situe dans le top du range, ce qui en fait après réflexion plutôt une bon candidate pour call.

Aladin et Sylvain

Moralité : si l’on ne connaît pas spécifiquement son range, même s’il on est un des meilleurs joueurs du monde, on risque de se faire exploiter. Dans le poker moderne, et qui plus est contre des adversaires compétents, il paraît donc beaucoup plus judicieux d’essayer de jouer de façon "GTO" pour être gagnant plutôt que de vouloir entrer dans la tête de notre adversaire. C’est moins spectaculaire et beaucoup moins glamour et cela enlève un peu de magie, mais c’est l’approche que les meilleurs joueurs utilisent : il y a peut-être une raison à cela…


Tm4betlight

Il n’a fait qu’une bouchée de ses adversaires : le Top Shark 2017 est prêt à plonger dans le grand bain du circuit mondial.

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