[Blog] Dessine-moi un joueur

Par dans

Davidi Kitai
Qu’est-ce qui fait un bon joueur de poker ? Plein de choses, mais aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de quelques qualités ô combien primordiales mais trop souvent sous-estimées…

L’acceptation

« L’art d’apprendre à accepter ce que nous ne pouvons changer. » - Marc Aurèle

C’est un avantage considérable dans la vie de tous les jours que de pouvoir lâcher prise, d’être capable d’affronter nos pensées et émotions négatives sans y réagir de manière contre-productive. Accepter les évènements, c’est voir diminuer ses niveaux d’aigreur, d’anxiété et de culpabilité. Accepter les évènements, cela permet aussi de mieux se connaître, et d’éviter de se juger trop sévèrement.

L’acceptation équivaut précisément à nous adapter à toutes les sortes de changements divers et variés qui peuvent à tout moment faire irruption dans notre vie, en modifiant notre manière de les percevoir pour y faire face plus efficacement.

Au poker, je vois deux sortes d’acceptations :

D’abord l’acceptation des facteurs qu’on ne peut pas maîtriser, autrement dit la variance. La plupart des pros savent bien qu’il est contre-productif de se focaliser sur la malchance, et sont donc capables de réagir positivement à la suite d’un bad beat : le tilt qui peut ensuivre est généralement moins marqué que chez un joueur moins expérimenté. Cela étant, après toute une série de mauvais coups, bien rares sont les joueurs parvenant à maintenant leur « A-game » : on est toujours un peu affecté, même inconsciemment.

Puis il y a l’acceptation de ses propres erreurs. Beaucoup plus compliqué à gérer ! Lorsque l’on est seul responsable de nos actions, on est aussi seul face à ses démons et ses erreurs. Il est malgré tout impératif de passer par cette phase d’acceptation afin de comprendre et apprivoiser les situations. Accepter ses erreurs, c’est revenir immédiatement sur le moment présent, et ainsi rester concentré pour la suite du tournoi. Ne pas pardonner ses propres erreurs, c’est prendre le risque de s’auto-punir, et ainsi de s’envoyer en l’air. Encore une fois, le processus n’est pas forcément conscient : on peut très bien spew sans s’en rendre compte sur le coup.

N’ayez pas peur de faire des erreurs ! Elles sont la preuve que vous essayez, que vous tentez des choses. J’entends parfois dire qu’un bon joueur de poker est celui qui fait moins d’erreurs que les autres : je pense que cette conception est fausse, car elle amène à un jeu « nit », une stratégie serrure qui pourrait certes être gagnante sur le long terme mais dont le potentiel restera forcément limité. Faire des erreurs peut même être utile pour progresser, dès lors que vous tirez des leçons de celles-ci, afin de ne pas les répéter.
 

Pierre & Davidi
« J’ai tellement appris de mes erreurs que j’envisage d’en faire encore quelques-unes… »

La remise en question

« L'erreur est humaine. L'entêtement est diabolique. » - Sénèque

Ce point rejoint celui de l’acceptation des erreurs évoqué à l’instant. Se remettre en question, c’est admettre qu’on s’est trompé, et accepter de revoir sa décision initiale et de prendre du recul face à la situation.

Il s’agit d’être humble, et honnête avec soi-même. Comme il est difficile de mettre sa fierté de côté ! Particulièrement chez certains joueurs de poker à l’égo surdimensionné… Une fois prise une décision, on s’imagine qu’il est impossible de revenir en arrière : par un procédé d’auto-manipulation, en quelque sorte, on arrive à s’en persuader. Oui : il est plus facile de se mentir à soi-même que de prendre du recul par rapport à ce qui nous arrive.

Quand je croise un joueur après son élimination, 9 fois sur 10 il me dira que son bust est « standard ». Il a bien joué mais il a run bad, quel dommage ! Alors que lorsque j’observe les coups à ma table, je vois des tas et des tas d’erreurs, ce qui prouve que la plupart des joueurs vont avoir tendance à s’aveugler face à leurs erreurs. Parce que c’est douloureux de voir la réalité en face, parce qu’il est plus facile d’oublier et de se poser en victime que de prendre les choses en mains afin de remédier au problème. Bien sûr, la plupart des joueurs sont de bonne foi : ils pensent réellement n’avoir rien à se reprocher. Mais les faits sont là : la plupart du temps, ils ont bel et bien commis des erreurs.

La raison de cet aveuglement ? J’irais la chercher du côté du jeu GTO, qui est plus ou moins devenu la Bible des réguliers du circuit. Les logiciels « solvers » (comme PIO) permettent d’aller vérifier si notre play était justifié ou non selon l’équilibre de Nash. Conséquence : sous prétexte qu’ils n’ont commis aucune erreur selon le GTO, ces réguliers sont en accord avec eux-mêmes, et passent directement au tournoi suivant sans se remettre en question. Ceci alors que (et c’est encore plus vrai en live) le GTO n’amène pas automatiquement à la maximisation des gains : le schéma de jeu le plus enviable est plutôt celui où vous maitrisez parfaitement la théorie des jeux… pour mieux en dévier constamment selon les tendances de vos adversaires !

Lorsque l’on pratique un jeu dit « exploitant » (lorsque l’on dévie du jeu GTO, donc), se remettre en question n’est pas chose aisée : nous n’avons pas à notre disposition de solver pour « résoudre » nos lectures, et déterminer si un joueur bluffe trop ou pas assez est quelque chose de très subjectif. Il faut être capable de sortir de soi-même pour se mettre à la place de l’autre, et faire preuve d’assez d’empathie pour comprendre sa façon de raisonner.

Se remettre en question, cela amène à une phase d’introspection et de réflexion qui nous permettra de mieux nous connaître. Ensuite, il faudra identifier les ajustements que nous allons devoir mettre en place pour nous améliorer.
 

Las Vegas
« En doutant, nous sommes amenés à nous remettre en question, et ainsi nous arrivons à la vérité. » - Peter Abelard

L’exploitation de l’image

« Le regard des autres n'est guère le reflet de son image propre. » - Youcef Nemmar

C’est sans aucun doute l’un des sujets les moins abordés dans le milieu du poker pro, et pourtant c’est véritablement un des éléments clés pour arriver au succès. 

L’image que vous renvoyez, et comment l’exploiter

La plupart des joueurs que l’on croise sur un tournoi donné nous sont inconnus. Il s’agit donc de faire des suppositions sur la base de nos observations, mais aussi de nos a priori selon le physique, l’âge, le sexe, le look…

Evidemment, on ne peut pas éviter les stéréotypes, mais le poker est un jeu d’informations incomplètes : chaque indice peut être déterminant. Mais attention : il faut prendre ces infos avec des pincettes, et constamment réévaluer nos a priori en fonction de ce que l’on a vu. Constat basique : un joueur de 40 ans sera généralement plus serré qu’un joueur de 20 ans. On peut se servir de cette information… en attendant d’avoir plus de précisions concrètes sur l’un et l’autre !

Je vais développer trois exemples de stéréotypes basés uniquement sur le physique et la première impression que l’on dégage. Cela concerne donc des joueurs inconnus ou peu connus en live (des « randoms », comme on dit). Cette image que vous renvoyez va influencer les plays des adversaires : il vous faudra donc l’exploiter pour la tourner à votre avantage.

Victime1/ Vous avez une tête de victime : que vous soyez amateur ou non, on vous prend pour un nit. Vous êtes timide, sérieux, trop gentil, vous manquez de charisme et êtes peu sûr de vous. Parfois, vous portez des petites lunettes mais vous ne fixez jamais vos adversaires et avez du mal à manipuler vos jetons. En jeu, vous tremblez, voire pire : vous suez. Forcément, on risque de vous mettre la pression. Vous avez le profil parfait pour vous faire 3-bet et vous prendre des sacoches après le flop.

Comment exploiter cette image ? Il y a plusieurs façons de faire :

4-bet un éventail de mains plus large
Faire des plays plus élaborés que l’adversaire ne s’attend pas à voir chez un nit et/ou un amateur, comme par exemple 3-bet au bouton avec des mains mergées (et flat call au bouton avec des premiums)
Squeeze préflop avec des mains moyennes (de préférence avec un As ou Roi en main en guise de blocker)
Cold 4-bet les joueurs agressifs
Overbet en bluff quand la range de l’adversaire est cappée

Degen2/ Vous avez une tête de degen : vous dégagez une image de fou dangereux, avec votre look atypique, un trashtalk incessant, un rythme de jeu rapide, et le corps recouvert de tatouages ou piercings. Vous renvoyez l’image d’un épicurien n’ayant absolument pas peur de sauter du tournoi. On n’a pas envie de vous bluffer : généralement, vos relances sont respectées, on ne joue contre vous qu’en « value ».

Comment exploiter cette image ? Quelques pistes :

Bluffer moins fréquemment post flop
Respecter les relances adverses
Mettre des paliers à nos adversaires qui ne pourront pas réagir sans un jeu très fort
Jouer small quand on est sur un tirage
Jouer cher quand on a du beau jeu

Nanti3/ Vous avez une tête de nanti : bien sapé, une belle montre au poignet, grand sourire et bonne humeur, vous avez tout l’air de l’homme d’affaires bon perdant qui est avant tout là pour s’amuser et prendre du plaisir. Vous vous envoyez rarement en l’air, parce que vous sélectionnez vos mains de départ. En revanche, vous n’avez absolument pas le temps de fold vos grosses mains, et ce peu importe les montants. Même lorsque le flop tombe 789 avec que des piques, vous n’aurez pas envie de jeter votre paire d’As rouge.

Comment exploiter cette image ? Vous pouvez :

Respecter les relances. Tous les sizings (les tailles des mises) constituent des indices potentiels. Quand quelqu’un mise très cher, vous avez là l’opportunité de faire un gros, et beau fold.
Faire du cinéma, passer en mode « Hollywood » dans certaines situations. Par exemple, si vous avez un gros jeu, tentez de la jouer cool, souriant, lancez un petit « Allez, je vais gamble ! » avec panache après avoir regardé votre montre en mode « On n'a pas le temps ! I’m all-in ! » Attention cependant à ne pas en faire trop : si vous jouez trop la comédie, par exemple en hésitant des plombes avant de finalement faire tapis, seul le plus inexpérimenté des débutants ne comprendra pas que vous avez un jeu énorme ! Le but, ici, est de passer pour un gros flambeur pile au moment où votre jeu est béton.

Bref, vous l’avez compris, l’idée est de dégager une image inverse de ce que vous êtes réellement. Si vous avez une tête de victime alors que vous êtes un dégen, parfait ! Vous allez pouvoir en tirer profit au maximum (jusqu’à ce que vos adversaires s’en rendent compte).

Vous êtes un joueur connu, voire même une star ? Alors il est important de réaliser quelles sont les tendances et tics qui vous collent à la peau. On vous prend pour un nit ? Alors vous allez devoir bluffer un peu plus souvent. Vous êtes considéré comme une calling station ? Retrouvez donc le bouton « Fold » ! Prendre conscience de l’image que l’on dégage va nous permettre de nous adapter plus facilement, et ainsi exploiter au maximum cette image.

Séminaire
En observant les plays des joueurs à notre table, on va très vite constater des tendances qui vont nous permettre de mettre nos adversaires dans des cases. TAG, LAG, Tight passive, Loose passive : les étiquettes sont plutôt faciles à coller, mais exploiter chaque façon de jouer est une autre paire de manches. Car beaucoup oublient que tous ces joueurs sont généralement au fait de l’image qu’ils renvoient, et vont vouloir l’exploiter aussi à leur manière. Il y a donc le risque de se « level », comme on dit dans le jargon.

Un exemple typique :

Un joueur vous 3-bet constamment en position. Vous foldez plusieurs fois de suite, et au bout de la 4e ou 5e fois, vous envoyez le 4-bet car vous en avez marre de vous faire marcher dessus, même si votre main n’est pas géniale. En réponse, votre adversaire n’aura qu’à vous 5-bet avec un jeu moyen : forcément, il a compris que vous étiez en train de craquer !

Une adaptation plus adéquate dans ce genre de situation serait de resserrer votre range d’open, afin de pouvoir suivre ses 3-bets avec une range plus solide et qui dominera la sienne, et de 4-bet le top de votre range en espérant qu’il se level à son tour.

L’exploitation de son image et de l’image des adversaires, ce n’est pas quelque chose qui se travaille véritablement. Cela nécessite beaucoup d’observation, de l’empathie et un certain pouvoir de déduction. Parfois, il est utile de faire un play que vous n’avez pas l’habitude de faire, afin d’envoyer à la table le message qui vous arrange.

Exemple :

Vous avez du mal à réagir face aux 3-bets. Pour remédier à cela, vous pourriez 4-bet dès la première fois que vous vous prenez un 3-bet, histoire de décourager les joueurs à votre gauche de vous 3-bet light trop souvent au cours des tours suivants.

L’historique joue un rôle important, de même que le metagame : ils permettent d’anticiper le comportement de nos adversaires selon leur profil. Parfois, on peut sentir venir le moment où un joueur va cesser de nous croire et se mettre à tilter !

L’important n’est pas seulement de percevoir l’image de l’adversaire, mais de réfléchir à la manière dont cet adversaire vous perçoit : parvenir à ce stade supérieur, c’est prendre une longueur d’avance sur lui, et à mon goût l’un des « edges » les plus importants que l’on puisse avoir dans les tournois high stakes.
 

Phil Hellmuth
« Même pour jouer son propre rôle, il faut parfois se maquiller. » - Stanislaw Jerzy Lec

Le détachement

Le détachement est une notion philosophique et religieuse qui désigne un état idéal dans lequel l'individu ne serait pas affecté par les situations du quotidien. L’important est de garder la tête froide devant les enjeux, et de réussir à prendre les meilleures décisions malgré la pression. Il est difficile de ne pas être affecté à des certains moments clé d’un tournoi, comme la bulle ou la table finale. L’adrénaline, et des montants pouvant potentiellement changer une vie peuvent nous faire dévier de notre A-game et provoquer des erreurs.

Seule une véritable et profonde passion pour le jeu permet de se détacher du côté financier inhérent au poker. Une étude rigoureuse de l’ICM permettra en outre de mettre le hasard de côté… à condition, bien sûr, de pouvoir se focaliser sur le moment présent lors de la prise de décision !
 

Séminaire
« L’indulgence est la forme la plus polie du détachement. » - Abel Bonnard

La concentration

« J’essaie de me concentrer sur ma concentration. » - Martina Navratilova

Le coach mental Pier Gauthier me l’avait expliqué de façon limpide il y a quelques années de cela : pour être concentré, il faut être à 100 % dans le moment présent. On se déconcentre dès que l’on pense au passé ou au futur. Et le simple fait de prendre conscience qu’on a perdu le focus nous permet de revenir immédiatement au présent de nous concentrer de nouveau. C’est une faculté qui peut être améliorée avec de l’entraînement, mais qui dépend des conditions du moment, comme le stress.

Le danger ? Se concentrer, c’est mentalement fatiguant ! Et cela peut être très néfaste en fin de journée, lorsque l’on a déjà une dizaine d’heures de jeu dans les pattes. Pour y remédier, il faut économiser son attention ! C’est-à-dire se forcer à penser à autre chose entre les coups, et se reposer le cerveau, pour aussitôt se remettre en mode « focus » dès le début de la prochaine main.

Allez saaaaaalut ! COAD !

Kitbul

On espère que ces conseils vous ont plu : Davidi va très bientôt tenter de les appliquer sur l’EPT Monte Carlo en compagnie de tout le Team Winamax. Un nouveau deep run ? On sera sur place pour vous le raconter, du 29 avril au 4 mai prochain !


KitBul

EPT, WPT, WSOP : pas un circuit majeur n’a résisté à l’appétit de victoire du Belge du Team Winamax, qui n’est pas pour autant rassasié.

Suivez KitBul sur FacebookSuivez KitBul sur TwitterSuivez KitBul sur Instagram