[Blog] Contrôle des biais ! (Partie 2)

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Adrien Delmas Blog

Note de l'auteur : avant de vous lancer dans cette deuxième partie, je vous invite à aller lire la première, où je reviens sur les définitions de quelques-uns des biais cognitifs les plus fréquents. Je tiens également à préciser que, dans ce blog, je ne cherche pas à analyser les situations de jeu rencontrées mais plutôt d’essayer de comprendre pourquoi notre raisonnement est orienté d’une certaine manière. C’est bon, tout est clair ? Alors allons-y !

Partons à nouveau d'une phrase que l'on entend à tout bout de champ : "Je me fais toujours craquer les As." Si vous avez bien tout suivi, j'imagine que vous comprenez où est le problème. Dans ce contexte, on voit tout de suite le biais de confirmation en action. Si on pense qu’on se fait systématiquement craquer les As, que se passera-t-il les fois où cela se produira ? Cela renforcera notre croyance, et on se souviendra beaucoup moins vivement des fois où on gagne.

Pourquoi ? Parce que nous avons naturellement tendance à nous souvenir des choses négatives (biais de négativité) car elles nous impactent beaucoup plus que les événements neutres ou positifs. Si l’on réfléchit en termes d’évolution, c'est d'ailleurs une bonne chose puisque ces pensées sont les plus utiles pour la préservation de notre espèce.

Mais revenons à nos moutons. Vous vous faites "craquer" les As autant de fois que les autres, c’est un fait mathématique. Si vous allez voir dans votre base de données tous les 80/20 joués avec AA, spoiler : vous en aurez surement gagnés entre 79% et 81%. Plus vous aurez d’occurrences, plus ce chiffre va converger vers 80%. Bien sûr, je ne parle ici que des cas de tapis préflop.

À l'assaut des idées reçues

Adrien Delmas Casque

Passons maintenant à un autre grand classique, sans doute mon préféré : "Le poker en ligne, c’est truqué !" Selon moi, il y a plusieurs éléments qui conduisent certaines personnes à adopter une telle hypothèse. Au départ se trouve généralement une période de perte d’argent et/ou une suite d’événements douloureux dans le poker. Comme pour toute situation désagréable, notre cerveau cherche alors à trouver une justification. Ce dernier aimant prendre des raccourcis, il se peut qu’il oublie quelques éléments au passage. Restons d'ailleurs sur le online avec quelques-uns des plus beaux lieux communs à son sujet.

On prend plus de bad beats qu’en live

C’est totalement vrai, vous prenez plus de bad beats online qu’en live. Ceci n’est en revanche pas dû au fait qu’un site soit truqué mais parce que vous jouez beaucoup plus de mains. En moyenne, on reçoit quatre à cinq fois plus de mains online qu’en live, et ça c’est si vous ne jouez qu’une seule table. Imaginez alors lorsque vous faites du multitabling ! La proportion de mauvais coups reste la même, mais plus vous avez d’occurrences, plus vous avez de chances de les rencontrer. Ici notre cerveau fait une erreur d’attribution des causes, du fait de notre perception biaisée.

Exemple : estimons à 40 le nombre de mains jouées en live par heure, et à 400 online (en multitablant).
Donnons p(Bad) la probabilité de prendre un badbeat.
p(Bad) = 0.5%, soit 1 chance sur 200.

En moyenne, sur la base d’une session de 5 heures vous allez prendre 1 mauvais coup en live contre 10 online. Autrement dit, en 5 heures online vous allez prendre l’équivalent de 10 jours de bad beats en live.

On remarque bien le problème de perception qui empêche d’observer les faits logiquement, en mettant les données en perspective – et c’est humain. Rajoutez à ceci notre fameux biais de confirmation qui, à chaque bad beat pris online accentue leur importance et diminue celle de ceux infligés. On obtient alors une croyance biaisée qui s’auto-alimente, tout ça seulement par des mécanismes inconscients de notre cerveau. C’est fort !

Je bad run et ce sont toujours les mêmes qui gagnent

Généralement, lorsque nous gagnons au poker c’est que nous sommes meilleurs que les autres. Du moins c’est ce que nous pensons. En revanche, lorsque nous perdons, notamment sur une période "relativement" longue, on a du mal à prendre le blâme de ces mauvais résultats et on va plutôt chercher une cause externe. Cette dernière peut être un bad run, la réussite presque irréelle de nos adversaires ou encore, comme vu plus haut, que le site soit truqué.

On discerne alors très bien le biais d’auto-complaisance, très présent dans notre relation à la variance. Nous avons naturellement tendance à renforcer les causes internes de notre succès, tout en rejetant ou diminuant ces dernières lors d’échecs répétés. L’inverse se produit alors avec les causes externes, presque absentes lors de notre succès, bien qu’omniprésentes lors de nos échecs.
Comment alors, éviter de tomber dans ces "pièges de l’esprit" ? Celle passe d'abord par...

Mieux comprendre la variance

On a beau tous connaître la variance, il est difficile de saisir toute sa complexité. Prenons l’exemple d’un joueur gagnant avec un winrate de 5BB/100 (qui gagne 5 blindes en moyenne toutes les 100 mains), qui est un bon joueur installé à sa limite. Si on considère un échantillon de 5 000 mains, voici 20 résultats possibles :

Courbe 5K

Dans beaucoup de cas, même un joueur "gagnant" va perdre sur un faible échantillon comme celui-ci. Son espérance de gains est à 250 BB mais, dans le pire des cas, elle peut tomber à - 2 500 BB ! La probabilité est évidemment très faible mais elle existe. Et une faible probabilité ne veut pas dire que cela n’arrive jamais.

Regardons maintenant ce que donne la courbe avec 100 000 mains :

Courbe 100K

La variance est significative et les écarts sont très grands entre les meilleurs résultats et les plus mauvais. Même si, sur cet échantillon, les cas où on perd de l’argent sont rares. Quoi qu’il en soit, 100 000 mains représente énormément d’heures de jeu !

On a trop tendance à sous-estimer ce dernier point. Nous sommes trop pressés de tirer des conclusions sur les facteurs de notre réussite ou nos échecs – jugements encore une fois soumis à différents biais. Pour ce faire, nous utilisons bien souvent nos résultats, qui ne reflètent guère notre niveau de jeu réel. Car comme vu plus haut, même deux joueurs identiques, sur 100 000 mains jouées, peuvent avoir des résultats complètement différents. Il est alors bon de se concentrer sur les choses que l’on peut maitriser, ou qui indiquent notre état actuel de performance (comme l’EVBB/100, sur un échantillon assez élevé).

Pour avoir une vision à plus long terme, regardons maintenant ce que cela donne sur un milliard de mains :

Courbe 1MK

Enfin, nos courbes et celle de notre EV convergent. Voilà ce que l’on veut dire lorsque l’on parle de long terme (João a d’ailleurs évoqué le sujet récemment). Si vous voulez vous amuser avec ce logiciel et faire vos propres graphiques, ça se passe par ici.

Pour rester dans le domaine des probabilités, et même si je ne compte pas entrer dans les détails, je pense que tout le monde a eu des enchainements de coups complètement fous qui paraissent invraisemblables. Néanmoins, il faut différencier improbable d’impossible. Dans le premier cas c’est une probabilité faible voire très faible, donc probable. Dans le deuxième, pas besoin de vous faire un dessin. Il est impossible qu’en ayant deux As, on découvre un flop A-A-A. Cependant, il est probable de recevoir 32 fois les As de suite. La probabilité est évidemment très faible probabilité mais elle existe. Ces additions de faibles probabilités, associées à notre cher biais de confirmation peuvent amener notre esprit à penser que le site nous en veut, ou que le Dieu du poker est contre nous. Notre cerveau cherche alors à créer des liens qui n’en sont pas vraiment, ce que l’on appelle des corrélations illusoires.

Avoir conscience de son niveau

Une autre erreur commune est de surestimer son niveau par rapport aux limites auxquelles on joue. Moi le premier, me suis souvent retrouvé dans cette situation à mes débuts. Il n’y a d’ailleurs aucun problème là-dedans si l’on tente un shot dans la limite supérieure pour progresser, ou tout simplement car on veut se faire kiffer et qu’on joue de manière récréative. Au contraire !

Mais si on pense avoir le niveau, alors que visiblement ce n’est pas le cas, et qu’on s’installe sur une limite, on peut déjà prédire le cercle vicieux de l’auto-complaisance : on se croit assez bon mais on perd, on ne se remet pas en question, on blâme la variance ou tout autre facteur, alors que le problème numéro 1 vient de notre niveau (il se peut aussi que la variance négative s’ajoute dans l’équation). L’hypothèse selon laquelle on bad run depuis très longtemps devient alors réelle, car confirmée chaque fois lorsque l’on se prend un bad beat. Et ce, en omettant de voir les fois où nous sommes chanceux. On est donc plus enclin au tilt, qui diminue encore un peu plus notre niveau de jeu, entraînant plus de mauvais résultats et ainsi de suite.

Le sentiment d’injustice alors créé s’autoalimente et vient brouiller notre logique. On en vient alors à penser que certains joueurs sont beaucoup plus chanceux, ou avantagés par un quelconque procédé. La vérité est tout autre : ces joueurs ont simplement un niveau bien supérieur aux autres sur ces limites. Il est donc normal de les retrouver plus souvent en finale.

Encore une fois, le biais de confirmation fait qu’on remarque les fois où ces joueurs deep run, "chattent" ou gagnent des tournois, plutôt que les fois où ils prennent des bad beats, ou ne deep run pas pendant un mois. C’est tout à fait normal, et c’est quelque chose qu’on peut essayer d’éviter avec de l’entrainement.

Adrien Delmas

Entretenir un esprit critique

Essayez de toujours questionner les choses que l’on vous présente comme acquises. Quelle que soit la source, vérifiez le sérieux des informations et/ou des faits (ça marche aussi pour ce blog !). Évitez les raccourcis faciles et les généralisations quant à une situation donnée et essayer d’ouvrir votre esprit. Soyez curieux !

En guise de conclusion, j’aimerais que vous compreniez que le but de ce blog n’était pas de pointer du doigt une certaine catégorie de personnes ou de donner de quelconques leçons à qui que ce soit, bien au contraire. Mon but premier était d’expliquer à quel point, parfois, nous ne sommes pas maîtres de ce que nous pensons et que cela peut engendrer des points de vue biaisés. Cela n’a rien à voir avec la notion d’intelligence et le but n’est pas de comparer nos visions des choses mais plutôt de comprendre ces visions - ou du moins, d'essayer.

Mettez les éléments en perspective, ouvrez-vous à d’autres possibilités, tenter de visualiser les points de vue des autres, et gardez en tête que personne ne détient la vérité absolue. Se remettre en question et être conscient de l’existence de tels mécanismes est absolument indispensable si on veut pouvoir jouir d’une plus grande objectivité dans moult circonstances.

Bon, promis, la prochaine fois, j’essaierai de faire plus court ! Des bisous.


Ragnarok235

Il n’a fait qu’une bouchée de ses adversaires : notre nouveau Top Shark est prêt à plonger dans le grand bain du circuit mondial.

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