[Blog] Bad Beat en BlaBlaCar

Par dans

Bad Beat en Blabla Car

Pour aller à Barcelone, j'ai décidé d'utiliser l'option co-voiturage. Cinq heures de trajet entre Montélimar et la ville catalane pour m'épargner de l'attente aux aéroports et de bien trop nombreuses correspondances. Mon compagnon de route s'appelle Marc, la trentaine bien tassée, barbe de neuf jours, calvitie non assumée et noté 3,4 étoiles sur BlaBlaCar (site n°1 de covoiturage en France). « Ponctuel et bon chauffeur » selon un premier commentaire publié sur le site. « Tout était parfait mais prévoyez des écouteurs » conseille un autre.

Alors qu'il passe fièrement à pleine balle sur la gauche de la zone de péage - « Regarde-moi tous ces cons qui n'ont pas le télépéage, » se marre-t-il -, le voilà qui engage la discussion.

- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je joue au poker.
- Ah ouais, en attendant de trouver un boulot ?

J'ai regardé le GPS. 4h36 avant l'arrivée à destination. À cet instant, j'aurais pu choisir l'option facile et répondre quelque chose comme « Oui, j'espère vite trouver un emploi. » Mais non.

- Non, c'est mon métier. Je suis joueuse de poker professionnelle.

Il n'a pas répondu. Mais alors qu'il passait frénétiquement de Chérie FM à Skyrock en passant par Rires et Chansons - « Ils mettent toujours un mec pas drôle puis Coluche pour rattraper le coup », analyse-t-il -, je sentais qu'il bouillonnait intérieurement. Puis le couperet est tombé.

- Mais de toute façon le poker, il faut beaucoup de chatte non ?

Temps de trajet restant : 4h24. L'étau s’était déjà refermé sur moi.

- Il y a une part de chance, c'est sûr, mais c'est avant tout beaucoup de travail pour minimiser ce facteur.

Ma réponse, il s'en cognait comme de savoir qui est le premier Homo Sapiens à avoir mangé des Frosties. Il savait déjà ce qu'il allait me dire.

- Moi, j'ai un pote qu'a tout perdu. Et pourtant, je peux te dire qu'il jouait bien le type.

Ne rien répondre. Mais si je ne dis rien, il va attaquer un monologue, c'est sûr. Faut que je parle mais sans l'enflammer. Non, je ne dis rien. Si, il faut que je parle. Trop tard, il continue déjà.

- Il jouait au casino et là-bas il prenait grave. Quelque chose comme 300-400 balles à tous les coups. Il me disait "Je me baisse et je ramasse l'argent". Après il s'est mis à jouer sur Internet et là, comme par hasard, plus rien qui allait. Je lui ai dit d'arrêter de jouer sur ces trucs moi, qu'on ne pouvait pas leur faire confiance à ces machins-là. Mais lui il continuait et il a tout perdu. À ta place, je ferais gaffe. Si tu joues pas sur Internet, ça va, t'as une chance de gagner. Mais si tu joues sur Internet, faut qu't'arrêtes. Si ça se trouve, tu gagnes en ce moment mais tu vas voir, tu vas tout perdre. Internet, vraiment, il faut pas. Tu joues pas sur Internet, toi, si ?

- Un petit peu.
- Faut que t'arrêtes.

J'ai pris mon téléphone en feintant d'avoir un message à envoyer. Mais il m'a tellement retourné le cerveau que je n'ai même pas pris la peine de déverrouiller l'écran d'accueil. Quand même, ça me gave qu'on puisse penser ça.

Gaelle Baumann Desert Mustang 2

- Et toi, tu ne joues pas ?

Mais, j'ai craqué ou quoi ? Pourquoi j'ai demandé ça ? Je suis foutue.

- Si je joue ? Ouais, un peu...

Le voilà qui devient énigmatique. Après moins d'une heure de trajet, il s'arrête quelques instants sur une aire d'autoroute - « J'm'attrape un triangle Sodebo » confie-t-il sans me révéler s'il va craquer pour le triptyque de saucissons ou pour le poulet-légumes. À son retour, il semble revigoré.

- Ouais donc je te disais, je joue pas mal. On fait une partie avec des potes tous les mercredis, on est une douzaine, je finis toujours deuxième ou troisième. Je gagne jamais la partie mais ça ne m'arrive jamais de perdre avant les places payées. C'est mon jeu qui veut ça.

Il me rend trop curieuse.

- Et c'est quoi ton jeu ?
- Je joue l'homme.
- C'est à dire ?
- Ça se voit quand un mec est faible. Là, je lui envoie des cinq ou six fois (sic) dans la tronche et il passe. C'est pour ça que je joue pas sur Internet, on ne peut pas voir les mecs.
- Mais du coup, ça te fait un bon petit revenu en plus ?
- On se plaint pas, tu sais, quand tu maitrises le jeu, après, ça va tout seul.

Je n'ose pas lui rappeler que c'est lui qui a lancé la discussion en disant que le poker "ce n'est que de la chatte" et que je suis censée être la joueuse professionnelle parmi nous deux. Mais là, il est trop tard pour s'arrêter. J'ai bien envie de le titiller.

Gaelle Baumann Desert Autostop

- Tiens, je peux te poser une question sur une main ?

« Vas-y » répond-il en laissant tomber une feuille de salade sur le volant - « Je vais trouver du pétrole avant de tomber sur du jambon dans ce sandwich » s'est-il énervé quelques minutes plus tôt.

- Quand tu fais une sur-relance avant le flop avec une paire de Rois et qu'il y a un as qui tombe sur le flop, qu'est-ce que tu fais ?

La réponse ne se fait pas attendre.

- Moi je boîte.
- Ah ouais !
- Déjà, t'es fixé, si le mec n'a pas d'As, il passe direct sa main. Et s'il en a un, parfois il passe et s'il paye, c'est qu'il avait un As trop fort donc de toute façon t'étais battu.
- C'est évident.
- Ouais.

Dans un sursaut de lucidité, il finit par me demander « si j'ai déjà gagné au poker. »

- J'ai fait quelques perfs.
- Pas sur Internet j'imagine ?

Le voilà qui recommence. Bon, de toute façon, on y est.

- Si, sur Internet aussi. Je joue sur Winamax, tu dois sûrement connaître.
- Ah ouais, le site de Bruel là, avec les dinosaures et Domenech ?

Tu mélanges un peu toutes les pubs, garçon, mais c'est bien ça.

- Oui, celui-là ! Tu y joues ?
- Les gens font trop n'importe quoi là-bas, c'est impossible de jouer correctement.
- C'est plutôt bien si tes adversaires font n'imp, non ?
- Là-bas, c'est trop abusé, ils payent avec tout, c'est impossible de bluffer. Tiens, pousse-toi un peu.

Il quitte alors la route des yeux et pousse mes jambes pour aller chercher une barre de Crunch au fond de la boite à gants - « Ça c'est du chocolat, tu le sens sous la dent, pas comme ces merdes de Kinder » s'énerve-t-il à nouveau sans que je comprenne ce que lui ont fait ces pauvres barres chocolatées. C'en est trop. Je feins la sieste et nous voilà arrivés à destination.

- Je te pose où ?
- Au casino si ça ne te dérange pas.
- Ah mais tu vas jouer là ?
- Oui, c'est pour ça que je suis là.

Il me dépose, voit les affiches annonçant le plus gros tournoi d'Europe et me dévisage alors avec la même tête que François Pignon, quand il comprend qu'il a été piégé dans Le Dîner de Cons. « Bon ben, bonne chance hein ! » me lâche-il. Je souris et lui réponds : « Oui, il paraît qu'il en faut à ce jeu. »


O RLY

Une des premières vraies terreurs au féminin de la nouvelle génération. Un talent fou de choc et de charme !

Suivez O RLY sur FacebookSuivez O RLY sur Twitter